En Iran : Mojtaba Khamenei, de l’ombre au sommet pierre.reynaud, 9 mars 2026 INTERNATIONAL. Au 9 mars 2026, l’Iran entre dans une zone de brume où le deuil, la guerre, la théologie et la force armée se mêlent en un seul nœud de pouvoir. L’Assemblée des experts a désigné Mojtaba Khamenei comme nouveau Guide suprême, selon des médias d’État et des agences proches du pouvoir ; dans les heures qui ont suivi, le gouvernement, les forces armées, les Gardiens de la Révolution et le Conseil des gardiens ont multiplié les messages d’allégeance et de continuité. Mais derrière cette façade d’unité, la question posée à l’Iran est immense : comment une République née contre la monarchie peut-elle assumer l’accession du fils du précédent Guide sans rouvrir la blessure originelle de 1979 ? Et comment un régime qui se veut à la fois islamique, révolutionnaire, constitutionnel et populaire peut-il faire accepter, en pleine guerre, une succession qui concentre à elle seule les soupçons de dynastie, d’opacité, de militarisation et de fermeture politique ? La mise à jour essentielle, d’abord, est celle du fait brut. Le 8 mars 2026, Reuters, The Guardian, The Washington Post et d’autres grands médias ont rapporté que l’Assemblée des experts avait choisi Mojtaba Khamenei comme troisième Guide suprême de la République islamique, après la mort d’Ali Khamenei dans le contexte de la guerre en cours entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Côté iranien, Mehr News, en anglais, a confirmé la nomination au début du 9 mars, en parlant d’« Ayatollah Seyyed Mojtaba Hosseini Khamenei » et en présentant ce choix comme une décision institutionnelle, nationale et religieuse. Dans les heures suivantes, la machine officielle s’est mise en mouvement : le gouvernement a salué sa sélection, le Conseil des gardiens a prêté allégeance, l’armée régulière a promis son soutien, les forces armées dans leur ensemble ont affiché leur loyauté, et le Corps des gardiens de la révolution islamique a indiqué qu’il se tenait prêt à exécuter ses ordres. Du point de vue du récit officiel, il ne s’agit donc pas d’une crise de succession, mais d’une continuité assurée. (Reuters) Pourtant, l’histoire personnelle et politique de Mojtaba Khamenei explique presque à elle seule pourquoi cette accession pose problème. Âgé d’environ 56 ans, clerc discret, longtemps vu comme un acteur de coulisse davantage que comme une figure publique, il n’a jamais exercé de fonction élective ni occupé de poste exécutif majeur au grand jour. Sa puissance était d’un autre ordre : influence au sein du bureau du Guide, relations étroites avec les réseaux conservateurs, liens anciens avec les appareils sécuritaires et, surtout, réputation d’être l’un des hommes les mieux placés pour parler au nom du centre réel du régime sans avoir à en porter la responsabilité publique. Reuters rappelait déjà en 2025 qu’il était considéré depuis longtemps comme l’un des favoris de la succession, en raison de son réseau dans le clergé conservateur et au sein des Gardiens de la Révolution. Le Monde souligne aujourd’hui que sa promotion consacre la victoire des fractions conservatrices les plus dures et conforte le poids du CGRI. Radio Farda, qui suit de longue date son ascension, rappelle que son nom était scandé avec hostilité dès les manifestations de 2009, signe qu’il n’était pas un inconnu pour la société politique iranienne, mais déjà le symbole d’un pouvoir invisible. (Reuters) C’est précisément ce passage de l’ombre à la lumière qui rend la situation explosive. Un régime peut faire accepter un homme de l’ombre tant qu’il reste derrière le rideau ; il lui est plus difficile d’imposer comme visage suprême celui qui, pendant des années, a pu incarner la part informelle, opaque et non comptable du pouvoir. En devenant Guide, Mojtaba Khamenei n’hérite pas seulement d’un poste : il hérite aussi de tous les griefs accumulés contre le fonctionnement même de l’État iranien. Le problème numéro un : la tentation dynastique dans une révolution anti-monarchique Le premier problème, le plus visible, le plus symbolique, et peut-être le plus corrosif, est celui de la succession familiale. La République islamique d’Iran est née de la destruction de la monarchie Pahlavi. Elle s’est définie contre la transmission héréditaire du pouvoir, contre la cour, contre le palais, contre l’idée qu’un sang puisse valoir titre. Or, avec Mojtaba Khamenei, c’est le fils du précédent Guide qui prend la tête du régime. Le choc symbolique est immense, y compris pour des segments du système qui ne contestent pas forcément la République islamique elle-même mais qui peuvent voir dans cette continuité filiale une mutation du régime en quasi-dynastie cléricale. Reuters rappelait déjà après la mort d’Ebrahim Raïssi, en mai 2024, qu’Ali Khamenei était réputé hostile à une succession héréditaire, car elle aurait donné au régime une apparence monarchique contraire à sa légitimité révolutionnaire. Aujourd’hui, ce que le système voulait éviter comme image est devenu sa réalité. (The Guardian) Cette contradiction est d’autant plus forte qu’elle ne touche pas un poste secondaire, mais la clef de voûte de l’architecture iranienne. Le Guide suprême n’est pas un chef de parti ni un simple arbitre moral ; il est, selon la Constitution, la plus haute autorité du système, détenteur de pouvoirs décisifs sur l’armée, les Gardiens, la magistrature, les nominations stratégiques et l’orientation générale de l’État. La symbolique dynastique ne se loge donc pas à la marge : elle se noue au centre du pouvoir constitutionnel. Les articles 107, 109 et 110 de la Constitution, publiés sur les sites officiels iraniens, rappellent que l’Assemblée des experts désigne le Guide parmi les juristes religieux répondant à certaines qualifications, et que ce Guide exerce des fonctions d’autorité décisives. Lorsque le fils du Guide défunt est choisi pour occuper cette magistrature suprême, la comparaison avec la logique monarchique devient presque inévitable dans l’esprit des critiques. (shora-gc.ir) Le problème n’est pas seulement rhétorique. Dans un régime révolutionnaire, la légitimité repose beaucoup sur le récit fondateur. Si ce récit se fissure, si l’on a le sentiment que le régime reproduit ce qu’il avait promis d’abolir, l’autorité peut rester intacte par la force mais perdre une part de sa justification morale. Le danger, pour le pouvoir iranien, n’est pas uniquement une contestation de rue immédiate ; c’est plus profondément une usure du sens, une corrosion de l’idée même de République islamique. À partir du moment où le mot « dynastie » s’impose dans le vocabulaire d’analyse international et persanophone, le régime doit se défendre non seulement contre ses ennemis, mais contre son propre miroir. (The Guardian) Un second problème : la légitimité religieuse, ou la question du rang La deuxième faille est religieuse. La Constitution iranienne prévoit que le Guide doit disposer des qualifications nécessaires pour émettre des fatwas dans différents domaines du fiqh, ainsi que de la justice, de la piété, du courage, d’une vision politique et sociale solide, et d’une compétence administrative suffisante. L’Assemblée des experts peut aussi tenir compte de l’acceptabilité publique ou d’une distinction particulière dans l’une des qualités requises. Mais la formule constitutionnelle n’efface pas la question de fond : le Guide est censé être un faqih de premier plan. Or Mojtaba Khamenei a longtemps été décrit par de nombreuses sources comme un clerc de rang intermédiaire, davantage connu pour ses réseaux politiques que pour un rayonnement théologique exceptionnel. (shora-gc.ir) Le pouvoir iranien tente manifestement de résoudre ce problème par le langage. Les dépêches de Mehr parlent désormais d’« Ayatollah Seyyed Mojtaba Hosseini Khamenei », tandis que des médias internationaux notent cette élévation de titre avec prudence et soulignent qu’elle rappelle la manière dont Ali Khamenei lui-même avait été propulsé à un rang religieux plus élevé au moment de sa propre accession en 1989. Le précédent existe, c’est vrai. L’argument juridique du régime est solide sur un point : depuis la révision constitutionnelle de 1989, il n’est plus nécessaire que le Guide soit une marja‘ reconnue au sens le plus élevé de l’autorité religieuse. Mais la possibilité juridique n’éteint pas le débat de légitimité. Une règle peut autoriser un choix sans garantir que ce choix paraîtra naturel à la communauté religieuse, ni même qu’il convaincra toutes les composantes du séminaire chiite. (Mehr News Agency) Dans le chiisme duodécimain, l’autorité ne se décrète pas seulement ; elle se reconnaît, elle se construit, elle se discute. C’est là une difficulté propre à l’Iran contemporain : l’État a institutionnalisé l’autorité religieuse tout en la politisant massivement. Le Guide suprême doit être à la fois juriste, chef, arbitre, stratège, commandant et signe vivant de la souveraineté islamique. Si le nouveau Guide semble devoir sa position plus à ses relations avec le noyau sécuritaire du régime qu’à un prestige théologique largement admis, alors la dimension religieuse de la charge se trouve relativisée. Le soupçon devient le suivant : la théologie n’est plus le fondement du pouvoir, elle en devient le vêtement. Ce glissement compte énormément en Iran. Il ne signifie pas forcément une rupture immédiate entre l’État et le clergé, car nombre de cercles religieux conservateurs peuvent soutenir Mojtaba Khamenei par attachement à la continuité, à la stabilité ou au camp idéologique commun. Mais il nourrit une interrogation profonde chez les observateurs : le système du velayat-e faqih reste-t-il gouverné par la prééminence d’un juriste religieux, ou glisse-t-il vers la consécration religieuse d’un rapport de forces déjà établi ailleurs ? (shora-gc.ir) Le cœur secret de la contestation : l’opacité du pouvoir Il y a ensuite le problème, plus difficile à saisir mais peut-être encore plus grave, de l’opacité. Dans tout système politique, le pouvoir visible se prête à la critique ; le pouvoir invisible, lui, suscite la rumeur, la peur, le ressentiment et parfois le mythe. Mojtaba Khamenei a longtemps occupé précisément cette place. Il n’était pas élu, il n’était pas ministre, il n’était pas commandant officiel, mais il était régulièrement décrit comme un centre de gravité. En 2019, lorsque Washington l’a sanctionné, le Trésor américain a affirmé qu’il représentait le Guide « en capacité officielle » sans avoir été élu ni nommé à une fonction publique, hormis son rôle dans le bureau de son père ; Reuters a rappelé ce point en 2025 et 2026. Radio Farda soulignait déjà que son influence était évoquée dans la mise à l’écart d’acteurs institutionnels importants et dans les réseaux dominés par le renseignement des Gardiens. (Reuters) Le régime iranien, depuis longtemps, vit d’un double mécanisme. D’un côté, il affiche des institutions : présidence, Parlement, Assemblée des experts, Conseil des gardiens, pouvoir judiciaire, élections. De l’autre, il fonctionne par des cercles d’influence, des bureaux, des réseaux de loyauté, des canaux informels et des arbitrages de coulisse. Mojtaba Khamenei, aux yeux de beaucoup, incarne cette seconde dimension. Son accession au poste suprême est donc problématique parce qu’elle officialise l’informel. Ce qui se disait à demi-mot devient institution. La zone grise devient principe visible. Le régime confirme par le sommet ce que beaucoup soupçonnaient déjà à la base : que la vie publique iranienne est traversée par des centres d’autorité qui ne coïncident pas exactement avec ses formes juridiques affichées. Cette officialisation de l’opaque produit un effet paradoxal. Elle peut renforcer le régime à court terme, en unifiant les centres de décision autour d’une figure déjà connue des appareils. Mais elle peut aussi l’affaiblir à long terme, parce qu’elle réduit encore la crédibilité des médiations institutionnelles. Si le Guide est l’homme qui était déjà perçu comme décidant sans répondre, pourquoi croire davantage aux procédures ? Pourquoi croire à l’autonomie réelle du Parlement, aux arbitrages du système, ou même à la valeur substantielle des élections ? Le danger ici n’est pas seulement politique ; il est anthropologique : la population apprend à lire le système comme un théâtre dont les coulisses ont toujours raison de la scène. (Reuters) Le poids du passé : 2005, 2009, la mémoire des répressions On ne comprend pas la sensibilité du nom Mojtaba Khamenei sans revenir à la mémoire de la contestation iranienne. Depuis les années 2000, son nom circule avec insistance dans les récits relatifs aux luttes internes du pouvoir, à l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 et, surtout, à la répression du Mouvement vert après la présidentielle contestée de 2009. Il faut rester rigoureux : beaucoup d’éléments relèvent d’allégations, de témoignages, de recoupements journalistiques plus que de preuves judiciaires publiques et incontestées. Mais en politique, la réputation compte presque autant que l’archive. Et la réputation de Mojtaba Khamenei, au sein d’une large partie des milieux critiques iraniens, est celle d’un acteur de la ligne dure, proche des circuits sécuritaires et associé au durcissement. Reuters, Le Monde et Radio Farda relaient cette lecture en rappelant les accusations anciennes de rôle dans les batailles de succession politique et les opérations de répression. (RadioFreeEurope/RadioLiberty) Le problème, ici, n’est pas purement historique. Il est mémoriel. Les sociétés ne vivent pas seulement de leurs institutions, mais des souvenirs qu’elles gardent de leurs blessures. En Iran, les séquences 2009, 2019, 2022 et désormais 2026 ont tissé un long récit de confrontation entre l’État et des segments récurrents de sa propre population. Amnesty International écrivait encore en janvier 2026 que les autorités iraniennes avaient mené la répression la plus meurtrière documentée depuis des décennies de recherches de l’organisation, avec une militarisation extrême pour étouffer les manifestations de janvier. Dans un tel contexte, l’élévation au sommet d’une figure associée, à tort ou à raison, aux mécanismes de coercition est perçue non comme une ouverture, mais comme l’annonce d’une continuité punitive. (Amnesty International) Cette dimension est décisive pour comprendre pourquoi la nomination de Mojtaba Khamenei ne pose pas problème seulement aux opposants les plus radicaux. Elle peut aussi inquiéter des iraniens fatigués, dépolitisés, prudents, ou simplement soucieux de stabilité. Car si la nouvelle direction signifie avant tout une fermeture supplémentaire, alors la succession ne promet ni réforme, ni apaisement, ni réajustement social. Elle promet davantage de continuité sous pression. La question de la procédure : légale, certes ; convaincante, pas forcément Du point de vue du droit formel, le régime dispose d’un argument central : la Constitution organise la succession. L’Assemblée des experts, composée de religieux élus, est chargée de désigner le Guide. En cas de décès, elle doit choisir rapidement une nouvelle autorité. Rien, dans la lettre des articles 107 et 111, n’interdit qu’un fils succède à son père, pourvu qu’il remplisse les critères requis ou soit considéré comme le plus qualifié parmi les options disponibles. Ce point doit être reconnu avec clarté : l’argument de l’illégalité automatique ne tient pas, du moins si l’on s’en tient aux textes officiels iraniens. (shora-gc.ir) Mais la légalité n’épuise pas le problème. Une procédure peut être constitutionnelle et néanmoins contestée en raison de son contexte, de sa transparence ou de l’équilibre réel des forces qui l’entourent. Or c’est précisément ce qui nourrit la critique actuelle. Plusieurs médias internationaux rapportent que la succession s’est jouée dans un environnement de guerre, de frappes, de destructions et de très forte pression sécuritaire. The Washington Post évoque même une réunion virtuelle de l’Assemblée des experts après des frappes sur des installations liées au processus. Reuters souligne que le dispositif de succession était préparé depuis longtemps dans un cercle restreint d’initiés. Ce qui manque, dès lors, ce n’est pas la règle ; c’est la confiance. Qui a pesé, qui a parlé, qui a imposé, qui a arbitré ? Le public iranien n’a pas accès à cette scène. (The Washington Post) Il existe, en outre, un précédent récent qui éclaire ce déficit de confiance. Cinq jours avant l’annonce actuelle, un site iranien comme Eghtesadnews rapportait encore que l’Assemblée des experts n’avait publié aucun communiqué sur le choix d’un nouveau Guide et que les informations mentionnant Hassan Rohani ou Mojtaba Khamenei relevaient de spéculations. Cela montre au moins une chose : la succession s’est jouée dans une opacité telle qu’à quelques jours d’intervalle, le paysage informationnel iranien oscillait entre démenti implicite, rumeurs et verrouillage. Une telle séquence ne produit pas une légitimité calme ; elle fabrique du soupçon. (eghtesadnews.com) Il faut ici ajouter un élément de prudence. La presse officielle iranienne ne fait évidemment pas état d’un débat ouvert, encore moins de dissensions internes ou de pressions du CGRI sur les experts. Elle présente l’affaire comme une décision claire, nationale et presque unanimement reçue. Mais l’absence de controverse dans les médias contrôlés n’est pas la preuve qu’il n’y a pas de controverse ; elle peut être, dans un système fermé, l’indice inverse. C’est pourquoi l’analyse sérieuse doit tenir ensemble les deux niveaux : la procédure institutionnelle existe ; la croyance publique en son autonomie réelle est beaucoup plus fragile. Le facteur décisif : la montée du Corps des gardiens de la révolution islamique La nomination de Mojtaba Khamenei pose aussi problème parce qu’elle est lue comme une victoire du pôle sécuritaire du régime, et plus précisément du CGRI. Depuis des années, le Corps des gardiens de la révolution islamique n’est plus seulement une force militaire idéologique : c’est un acteur économique, politique, régional, informationnel et sécuritaire central. Sa capacité d’influence déborde largement le champ de la défense. Dans les récits des observateurs, Mojtaba Khamenei apparaît comme l’homme de la convergence entre le bureau du Guide, le clergé conservateur et le noyau dur des Gardiens. Reuters, The Washington Post et Le Monde convergent sur ce point : sa désignation consolide le poids des factions conservatrices les plus fermes et renforce la centralité des appareils de force. (Reuters) Il faut mesurer la portée de cette lecture. Le Guide suprême, en Iran, n’est pas au-dessus du militaire comme un monarque constitutionnel au-dessus de ses armées ; il est le point d’articulation entre légitimité religieuse et commandement politico-stratégique. Si la figure choisie est perçue comme particulièrement redevable aux Gardiens, la hiérarchie symbolique s’inverse : ce n’est plus le militaire qui reçoit son orientation du religieux ; c’est le religieux qui semble consacré par le militaire. Autrement dit, le velayat-e faqih risque d’apparaître de plus en plus comme la langue sacrée d’un rapport de forces sécuritaire. Ce n’est pas seulement un problème de doctrine politique. C’est aussi un problème de gouvernabilité. Un régime très militarisé peut tenir longtemps, mais au prix d’une rigidité croissante. La société s’y exprime moins, les compromis y deviennent plus rares, les correctifs institutionnels s’y réduisent. Or l’Iran d’aujourd’hui n’est pas une forteresse homogène. C’est un pays épuisé par les sanctions, travaillé par les aspirations sociales, traversé par de fortes inégalités, par une jeunesse sceptique, par la fatigue économique et par des crises régulières de confiance. Si la succession de Mojtaba Khamenei est interprétée comme l’acte de naissance d’une République islamique plus ouvertement casernée, alors le régime peut gagner en discipline interne tout en perdant en profondeur sociale. (Reuters) La guerre change tout On ne peut pas analyser cette succession comme si elle avait eu lieu dans une conjoncture ordinaire. Elle intervient au milieu d’une guerre d’une intensité exceptionnelle, après la mort d’Ali Khamenei dans une frappe américano-israélienne selon les informations rapportées par Reuters et d’autres médias, dans un moment où les représailles croisées, les menaces d’escalade et la désorganisation régionale bouleversent la vie politique iranienne et le marché mondial de l’énergie. Le 9 mars, Reuters rapporte que le pétrole a bondi d’environ 25 %, atteignant un niveau inédit depuis 2022, tandis que la directrice générale du FMI a averti qu’un choc durable sur les prix de l’énergie pourrait raviver l’inflation mondiale. Le détroit d’Ormuz, les exportations régionales et les infrastructures énergétiques sont au cœur des inquiétudes. (Reuters) Pour Téhéran, la guerre produit deux impératifs contradictoires. D’un côté, elle rend la continuité du commandement plus nécessaire que jamais. Dans un système où le Guide concentre les fonctions stratégiques suprêmes, on ne peut rester longtemps dans l’indétermination. Il fallait choisir, vite, pour éviter tout vide. Cet argument, du point de vue de l’État iranien, est rationnel. Mais d’un autre côté, la guerre retire à la succession presque toutes les conditions d’une réception apaisée. Elle interdit le débat, elle sacralise l’urgence, elle donne aux appareils coercitifs un poids extraordinaire, elle rend le patriotisme presque inséparable de l’obéissance, et elle transforme toute interrogation interne en risque de division nationale. Autrement dit, la guerre fournit à la fois la justification du choix et la cause de sa contestabilité. Elle explique pourquoi Mojtaba Khamenei a pu apparaître comme la figure de la continuité la plus immédiatement disponible, précisément parce qu’il connaissait déjà les circuits du commandement ; mais elle explique aussi pourquoi cette nomination paraît moins relever d’une délibération que d’un verrouillage. Dans le fracas des missiles, le temps politique se contracte. Le régime choisit l’homme déjà branché sur ses nerfs. C’est peut-être efficace ; ce n’est pas forcément légitimant. (Reuters) La crise économique : le sol sur lequel tout devient inflammable Une succession problématique n’aurait pas la même portée dans un pays prospère, confiant ou socialement stabilisé. L’Iran ne se trouve dans aucun de ces cas. La situation économique s’est dégradée sous l’effet combiné des sanctions, des perturbations régionales, des difficultés structurelles internes et des crises politiques récurrentes. En octobre 2025, la Banque mondiale a revu très fortement à la baisse les perspectives iraniennes, estimant que l’économie se contracterait de 1,7 % en 2025 puis de 2,8 % en 2026, du fait notamment du resserrement des sanctions et des perturbations du conflit. Les données du FMI pointent, elles, une inflation très élevée, de l’ordre de 41,6 % pour 2026 dans la base de données du WEO. Ce sont des niveaux qui rongent le revenu réel, les classes moyennes, l’épargne et la confiance. (Reuters) Dans un tel paysage, la question n’est pas seulement « qui gouverne ? », mais « pour quoi faire ? ». Si la succession de Mojtaba Khamenei est lue comme la promesse d’un durcissement géopolitique, d’un renforcement des Gardiens et d’une fermeture de l’espace politique, beaucoup d’Iraniens peuvent conclure qu’aucune amélioration économique sérieuse n’est à attendre. Reuters note que les observateurs anticipent sous lui davantage de confrontation que de compromis avec les puissances occidentales. Or, dans l’économie iranienne, la politique étrangère n’est pas un théâtre lointain : elle est inscrite dans le prix de la monnaie, dans l’emploi, dans l’investissement, dans les importations, dans l’énergie, dans les salaires et dans le pain quotidien. (Reuters) Le nouveau Guide peut bien sûr chercher à retourner cet argument, en se présentant comme le gardien de la souveraineté nationale contre l’agression étrangère. Et cette rhétorique peut rencontrer une partie de la société, surtout en temps de guerre. Mais le problème demeure : une succession ressentie comme dynastique et sécuritaire, dans une économie contractée et inflationniste, n’ouvre pas un horizon. Elle peut consolider le camp du pouvoir ; elle ne dissipe pas l’angoisse matérielle du pays. L’acceptabilité populaire : le grand angle mort La Constitution permet à l’Assemblée des experts de tenir compte de l’acceptabilité publique dans son appréciation. C’est un détail décisif. Car l’acceptabilité ne signifie pas démocratie directe ; elle signifie qu’un Guide, pour être pleinement légitime, doit pouvoir apparaître comme une figure recevable par une part significative de la communauté politique. Or c’est l’un des points les plus fragiles de Mojtaba Khamenei. À la différence d’autres responsables du régime, il n’a pas construit de relation électorale visible avec la population. Il n’a pas de campagne à son actif, pas de mandat populaire, pas de rhétorique publique patiemment tissée dans l’arène politique. Il arrive au sommet par les hauteurs du système, non par la traversée du pays. (leader.ir) Ici, il faut être prudent. L’Iran n’est pas un régime où l’autorité se réduit à la popularité mesurée par sondage, et l’on ne dispose pas, dans le contexte actuel, d’instruments fiables pour mesurer l’adhésion ou le rejet populaire de cette nomination. Les rassemblements de soutien relayés par Mehr et les responsables officiels montrent qu’il existe une base d’appui militante, institutionnelle et idéologique. Mais ces démonstrations encadrées ne répondent pas à la question de fond : Mojtaba Khamenei peut-il parler à la nation entière, au-delà du noyau fidèle ? La difficulté vient de ce qu’il n’a ni l’aura charismatique révolutionnaire de Khomeiny, ni la longue visibilité politique qu’Ali Khamenei avait fini par acquérir, ni le crédit d’un homme de compromis. Son autorité sera d’abord fonctionnelle, institutionnelle et coercitive avant d’être charismatique. C’est pourquoi le pouvoir semble miser sur un autre ressort : non pas la popularité au sens classique, mais la légitimité de guerre. En temps de siège, on ne demande pas au chef d’être aimé ; on lui demande d’assurer la continuité. Cette logique peut fonctionner temporairement. Mais elle a ses limites. Lorsque la guerre se prolonge, lorsque les pertes s’accumulent, lorsque l’économie s’enfonce, la simple logique de continuité ne suffit plus. Alors revient la question la plus ancienne, la plus nue : pourquoi lui ? Les médias iraniens, entre unanimité officielle et antécédents de doute Le traitement médiatique local mérite une lecture fine. Les sources proches du pouvoir, notamment Mehr, donnent aujourd’hui l’image d’un pays rassemblé autour d’un choix net. Les communiqués de l’État, du Conseil des gardiens, de l’armée et du CGRI convergent vers l’idée d’unanimité. Rien, dans ce paysage, ne laisse place à une controverse ouverte. Mais le propre des systèmes fortement contrôlés est de donner à la stabilité une apparence trop lisse pour être pleinement crédible. L’unanimité y est souvent moins une photographie qu’une consigne. (Mehr News Agency) Ce qui rend cette unanimité plus intéressante encore, c’est qu’elle succède à des semaines et des mois où le statut de la succession restait flou dans l’espace médiatique iranien. Asriran relayait encore, fin février 2026, un article du New York Times faisant état de plans de succession multiples préparés par Ali Khamenei pour plusieurs fonctions de commandement. Eghtesadnews écrivait, il y a cinq jours, qu’aucun communiqué de l’Assemblée des experts n’avait confirmé le choix du futur Guide et que les noms circulant relevaient de la spéculation. Même sans prendre ces articles comme des preuves définitives de rivalités internes, ils montrent que le chemin n’était pas publiquement balisé. Cette transition instantanément célébrée n’était pas, en amont, une évidence assumée dans l’espace informationnel local. (عصر ایران) Il faut donc éviter deux erreurs symétriques. La première serait de croire naïvement au tableau d’une unanimité sans faille. La seconde serait d’imaginer un pays ouvertement en insurrection immédiate contre le nouveau Guide. La vérité, au 9 mars 2026, est plus austère : le régime a clairement verrouillé le récit public, mais le verrouillage même prouve qu’il connaît la fragilité symbolique de cette succession. Le regard international : entre inquiétude géopolitique et lecture du durcissement À l’international, la nomination de Mojtaba Khamenei est majoritairement lue comme un signal de continuité dure. Reuters, The Washington Post, Le Monde et The Guardian convergent sur plusieurs points : la dimension dynastique, l’absence de véritable expérience publique de Mojtaba, ses liens avec les Gardiens, et l’idée que son accession augure moins d’un compromis que d’un raidissement. La dimension régionale est centrale. Dans un Moyen-Orient déjà saisi par l’escalade, le nouveau Guide est perçu comme le produit d’un régime assiégé choisissant la continuité du noyau dur plutôt qu’un profil de transition ou de conciliation. (The Guardian) Mais ce regard international doit lui aussi être interrogé. Il existe un risque d’exagération ou de simplification, surtout en temps de guerre. Certains discours occidentaux réduisent trop rapidement l’Iran à une pure mécanique sécuritaire. Or le régime iranien, même fermé, reste un ensemble de fractions, de légitimités imbriquées, d’équilibres entre institutions religieuses, sécuritaires, politiques et bureaucratiques. Dire que Mojtaba Khamenei incarne la ligne dure est juste ; oublier qu’il doit encore stabiliser cette ligne dans des conditions extrêmes le serait moins. Son pouvoir réel dépendra non seulement de son titre, mais de sa capacité à arbitrer les intérêts du CGRI, du bureau du Guide, du clergé, des technocraties d’État et de la présidence. Néanmoins, le diagnostic général reste solide : la succession de Mojtaba Khamenei n’apparaît pas comme une tentative d’ouverture. Elle est interprétée presque partout comme la consolidation d’un bloc. Et c’est précisément ce qui pose problème en Iran : lorsque l’extérieur comme l’intérieur lisent le même événement comme un durcissement, le régime peut s’imposer plus facilement qu’il ne se légitime. Ce que cette succession dit du régime lui-même Au fond, l’élection de Mojtaba Khamenei ne pose pas seulement problème à cause de la personne de Mojtaba Khamenei. Elle pose problème parce qu’elle révèle, en pleine lumière, la transformation du régime iranien. Pendant longtemps, la République islamique a tenu ensemble quatre registres : un registre révolutionnaire, un registre religieux, un registre institutionnel et un registre national. Le premier donnait au régime sa légende ; le second, sa justification doctrinale ; le troisième, sa forme étatique ; le quatrième, son ancrage historique dans l’idée d’indépendance iranienne. Or la succession actuelle met ces registres sous tension. Le registre révolutionnaire vacille sous l’accusation de dynastie. Le registre religieux vacille sous la question du rang et de l’autorité reconnue. Le registre institutionnel vacille sous le soupçon d’opacité et de prédétermination. Le registre national, enfin, est mobilisé par la guerre, mais au prix d’une fusion croissante entre patriotisme et discipline sécuritaire. En ce sens, Mojtaba Khamenei n’est pas seulement un nouveau Guide ; il est le point de condensation des contradictions mûries depuis des années. Le pouvoir peut encore retourner une partie de ces contradictions à son avantage. Il peut présenter la filiation comme continuité de ligne, l’urgence comme nécessité, les allégeances militaires comme preuve de cohésion, la guerre comme moment d’unité, et la fermeture comme condition de survie. Un tel récit n’est pas absurde du point de vue d’un régime en guerre. Mais il demeure défensif. Il ne répond pas à la question qui travaille le pays profond : la République islamique peut-elle encore produire autre chose que sa propre reproduction ? Les scénarios à court terme À court terme, trois scénarios principaux se dessinent. Le premier est celui de la consolidation autoritaire réussie. Mojtaba Khamenei, fort du soutien du CGRI, de l’appareil d’État et du choc de guerre, stabilise la succession, verrouille le centre, neutralise les débats internes et impose l’image d’un pouvoir continu. Ce scénario est plausible, car le régime a montré par le passé une capacité remarquable à survivre aux crises grâce à la discipline de ses appareils. Les messages d’allégeance officiels diffusés par Mehr suggèrent qu’une telle séquence est déjà en cours. (Mehr News Agency) Le deuxième scénario est celui d’une consolidation apparente, mais d’une érosion continue. Le régime tient ; toutefois, la légitimité ne se recompose pas vraiment. La société ne se soulève pas immédiatement, mais la défiance s’approfondit, l’économie continue de se détériorer, les frustrations s’accumulent, et le nouveau Guide gouverne davantage par appareil que par adhésion. C’est sans doute le scénario le plus cohérent avec la structure actuelle de la crise : stabilité en surface, fatigue en profondeur. (Reuters) Le troisième scénario est celui de la fragmentation différée. La succession, loin de refermer les tensions, finit par réveiller des fractures au sein même du système : tensions entre appareils, désaccords sur la conduite de la guerre, conflits de compétences, rivalités de personnes ou de factions. À ce stade, les preuves publiques manquent pour affirmer que ce scénario est déjà à l’œuvre. Mais il ne peut être exclu dans un régime qui a toujours abrité une pluralité de centres de pouvoir, même sous une forte centralisation idéologique. (The Washington Post) Conclusion : un pouvoir peut se transmettre ; la légitimité, beaucoup moins Il faut donc prendre la mesure du moment. L’élection de Mojtaba Khamenei pose problème en Iran parce qu’elle n’est pas un simple changement de titulaire au sommet de l’État. Elle est une épreuve de vérité pour la République islamique elle-même. En elle se rencontrent toutes les contradictions qui hantaient déjà le régime : la révolution devenue filiation, la théologie devenue instrument de consécration politique, l’institution traversée par l’informel, la nation soudée par la guerre mais épuisée par les crises, la continuité stratégique achetée au prix d’une fermeture accrue. Le plus important, au fond, est peut-être ceci : un pouvoir peut se transmettre ; la légitimité, elle, ne se lègue pas comme un héritage de famille. Le système iranien a réussi, pour l’instant, à désigner un nouveau Guide, à afficher l’obéissance de ses appareils et à éviter le vide. Mais la vraie question ne commence qu’après la nomination. Elle commence dans les rues silencieuses, dans les foyers appauvris, dans les séminaires qui observent sans tout dire, dans les mémoires blessées des répressions passées, dans les ministères, les casernes, les bazars, les prisons, les universités, et jusque dans les raffineries qui sentent déjà le vent de la guerre et du manque. Si Mojtaba Khamenei échoue à transformer une continuité de réseau en autorité reconnue, alors son accession n’aura pas résolu la crise de succession de l’Iran : elle n’en aura été que le masque provisoire. (Reuters) Reuters — Iran names Khamenei’s son Mojtaba new supreme leader, state media report (8 mars 2026) Reuters — Iran defies Trump, elevates Khamenei’s son Mojtaba as successor (8 mars 2026) Reuters — Succession plans for Iran’s Khamenei hit top gear (23 juin 2025) Reuters — Death of Iran’s Raisi could stir race over Khamenei succession, insiders say (20 mai 2024) Reuters — Iran leader’s son, a hardliner with backroom influence (23 juin 2025) Reuters — Oil soars 25%, gold drops as Iran war jolts global commodity markets (9 mars 2026) Reuters — World Bank lifts growth forecast for Middle East region, Iran suffers contraction (7 octobre 2025) The Guardian — Ali Khamenei’s son Mojtaba chosen as Iran’s new supreme leader (8 mars 2026) The Washington Post — Iran’s Assembly of Experts chooses Mojtaba Khamenei as supreme leader (8 mars 2026) Associated Press — Iran names Mojtaba Khamenei supreme leader after Ali Khamenei’s death (8 mars 2026) Euronews — Who is Mojtaba Khamenei and how did he succeed his father? (8 mars 2026) Le Monde — Mojtaba Khamenei, fils du Guide suprême, désigné pour lui succéder (8 mars 2026) Mehr News (anglais) — Ayatollah Mojataba Khamenei appointed as Leader (9 mars 2026) Mehr News (anglais) — Government hails Ayatollah Khamenei’s selection as Leader (9 mars 2026) Mehr News (persan) — réactions et appels à l’unité autour du nouveau Guide (mars 2026) Radio Farda — Why the US sanctioned Khamenei’s son (7 novembre 2019) Amnesty International — What happened at the protests in Iran? (janvier 2026) Constitution de la République islamique d’Iran — texte intégral sur le site du Guardian Council Ministère iranien des Affaires étrangères — Constitution of the Islamic Republic of Iran Site officiel du Guide — page institutionnelle sur la fonction de Leader Eghtesadnews — article sur les spéculations autour du futur Guide (4 mars 2026) Asriran — reprise d’un article du New York Times sur les plans de succession (28 février 2026) Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime Chargement… Similaire International