Analyse du bilan INSEE des dépenses publiques 2024 pierre.reynaud, 8 février 2026 FRANCE. Le débat budgétaire français a ceci de singulier qu’il ne s’ouvre presque jamais là où l’argent s’écoule réellement : dans l’épaisseur des retraites, des hôpitaux, des salaires publics, des intérêts de la dette, et dans cette mécanique d’indexation qui prolonge l’inflation bien après qu’elle a quitté les gros titres. Au lendemain de la publication par l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) d’un nouveau tableau d’ensemble des dépenses publiques par fonction en 2024, une question revient, simple et brûlante : que dit, au fond, ce bilan de notre État social, de notre souveraineté et de nos marges de manœuvre ? On peut passer devant une vitrine sans la voir. On peut aussi passer devant 1 672 milliards € sans entendre le bruit. Et pourtant, c’est le chiffre : en 2024, les dépenses des administrations publiques s’élèvent à 1 672 Md€, en hausse de 4,0 % en valeur. Elles représentent 57,0 % du produit intérieur brut (PIB), exactement comme en 2023, alors même que le PIB en valeur progresse de 3,3 %. On dépense donc de plus en plus. Il ne s’agit pas d’un emballement spectaculaire : plutôt d’un pas en avant, lourd, régulier, presque mécanique. Un pas dont la cadence dit l’essentiel : la dépense publique française ne s’explique pas seulement par des choix politiques visibles, mais par des engrenages plus profonds – l’inflation récente, l’indexation des prestations, la revalorisation du point d’indice des agents publics, et, désormais, la remontée durable du coût de la dette. 57 % du PIB, et la question du « pourquoi maintenant » Le document de l’INSEE n’est pas une polémique : c’est une radiographie. Il classe les dépenses selon une nomenclature internationale, la COFOG (Classification of the Functions of Government, classification des fonctions des administrations publiques), qui répartit l’argent public en dix grandes fonctions : services publics généraux, défense, ordre et sécurité publics, affaires économiques, environnement, logement et équipements collectifs, santé, loisirs-culture-culte, éducation, protection sociale. Ce classement permet de comprendre un paradoxe français contemporain : l’État ne « grossit » pas forcément en proportion de la richesse nationale, puisque le ratio reste à 57 % du PIB, mais il se recompose sous l’effet de forces qui ne sont pas toutes pilotées. La hausse 2024 est « portée par les retraites et la santé », dit l’INSEE. Et cette phrase, si on la suit jusqu’au bout, devient une problématique politique : quand les dépenses les plus dynamiques sont celles qui relèvent de l’âge, du soin, du salaire public et des intérêts de la dette, que reste-t-il pour l’investissement, la transition, l’école, la sécurité, la souveraineté industrielle – et, surtout, pour l’ajustement budgétaire ? On peut formuler la tension autrement, plus nette : 2024 ressemble à une année où l’État paie d’abord ses promesses passées (retraites), ses urgences permanentes (santé), et le prix de ses choix d’hier (dette), tandis que se referme un chapitre exceptionnel (les boucliers énergétiques). C’est moins une « dérive » qu’un changement d’ère : la sortie progressive des mesures de crise rencontre l’entrée dans un temps de contraintes financières plus fortes. Acteurs et intérêts : qui dépense, et pour quoi faire tenir le pays Avant de discuter le « trop » ou le « pas assez », il faut regarder qui porte quoi. L’INSEE rappelle que les dépenses publiques, au sens de la comptabilité nationale, sont celles de l’État, des administrations de sécurité sociale, des collectivités territoriales et des organismes rattachés. La ligne de fracture la plus instructive, en 2024, n’oppose pas « public » et « privé », mais plutôt trois acteurs aux intérêts distincts. D’un côté, l’administration centrale – l’État – qui supporte la charge de la dette, la défense, les secteurs régaliens et qui pilote une grande partie des politiques nationales. Ensuite, les administrations de sécurité sociale, cœur battant de la protection sociale et de la santé. Enfin, les administrations publiques locales, qui portent une part décisive des bâtiments, des équipements collectifs, d’une partie de l’éducation, de l’environnement, de la culture au plus près des territoires. Le document montre d’ailleurs, à travers une ventilation par « provenance » des dépenses, l’importance relative de ces blocs institutionnels en 2024 : la sécurité sociale est le principal financeur, devant l’État et les collectivités, confirmant la centralité concrète du modèle social dans la dépense française. Les intérêts ne sont pas les mêmes. Pour la sécurité sociale, la stabilité se joue sur l’indexation et la démographie : moins d’arbitrage politique visible, plus de règles. Pour l’État, la stabilité se joue sur la crédibilité financière – car l’État paie désormais plus cher le temps : en 2024, la charge de la dette augmente fortement. Pour les collectivités, la stabilité se joue sur l’investissement local et la capacité à transformer des besoins diffus (écoles à rénover, réseaux, logements, équipements) en programmes finançables. On tient là une comparaison « régionale » au sens le plus concret : non pas les régions administratives entre elles, mais le pays vu depuis ses étages – national, social, local – et les contraintes qui y diffèrent. Mécanismes et contraintes : l’inflation, l’indexation, et l’ombre portée de la dette La tentation, en matière budgétaire, est de chercher la cause dans un discours – une « politique ». Le document de l’INSEE insiste au contraire sur un mécanisme : l’inflation récente agit comme une houle longue. La hausse des prix à la consommation de 2023 (4,9 %) et de 2024 (2,0 %) continue d’alourdir les dépenses publiques, par plusieurs canaux : revalorisation du point d’indice (juillet 2023, effet en année pleine en 2024), revalorisation de prestations souvent indexées, hausse du coût des achats des administrations. C’est ici que le débat devient plus exigeant. Car si l’inflation explique une partie de la hausse, elle ne la rend ni anodine, ni neutre. Elle redistribue silencieusement le budget. Elle déforme les priorités sans vote. Elle amplifie ce qui est indexé, et elle laisse en arrière ce qui ne l’est pas. Elle protège des revenus, mais elle rigidifie l’ensemble. Elle agit comme une « politique » sans ministre. Et surtout, elle rencontre un autre mécanisme, plus récent dans son intensité : la remontée des taux d’intérêt. L’INSEE note que la charge de la dette augmente de 13,8 % en 2024, soit +7 Md€, pour atteindre 60 Md€, très largement supportés par l’État. Cette donnée est décisive, parce qu’elle ne finance pas un service de plus, ni un soin, ni une classe, ni une route : elle finance le droit de continuer à financer. C’est une dépense de souveraineté financière, mais aussi une dépense « stérile » au sens social immédiat. On peut la juger légitime (honorer la signature de l’État) ; on ne peut pas la juger gratuite. Elle concurrence toutes les autres, surtout lorsque les grandes masses – retraites, santé – montent déjà d’elles-mêmes. Les masses budgétaires : où va l’argent en 2024, fonction par fonction Pour comprendre 2024, il faut regarder la structure : la dépense publique est une cathédrale de proportions. Le premier poste est la protection sociale (hors santé dans cette publication) : 693 Md€, soit 41 % des dépenses. Vient ensuite la santé : 261 Md€ (16 %). Puis les services généraux des administrations publiques : 181 Md€ (11 %). Les affaires économiques : 166 Md€ (10 %). L’enseignement : 149 Md€ (9 %). La défense : 54 Md€. L’ordre et la sécurité publics : 52 Md€. Les loisirs-culture-culte : 43 Md€. Le logement : 42 Md€. L’environnement : 30 Md€. Si l’on devait ne garder que sept indicateurs chiffrés pour raconter l’année, on pourrait retenir ceux-ci : 1 672 Md€ de dépenses au total ; +4,0 % en valeur ; 57,0 % du PIB ; 693 Md€ pour la protection sociale ; 261 Md€ pour la santé ; 60 Md€ de charge de la dette ; 166 Md€ pour les affaires économiques. Chacun de ces chiffres est une porte. Ensemble, ils dessinent un couloir étroit : un modèle social massif, une dépense sanitaire désormais structurellement élevée, une contrainte d’intérêts qui s’épaissit, et une rubrique « affaires économiques » qui se contracte après la parenthèse énergétique. Retraites : la dépense la plus politique, parce qu’elle est la plus automatique La protection sociale augmente de 35 Md€ en 2024, soit +5,3 %, pour atteindre 693 Md€. Et la principale explication tient dans une phrase de gestion : « mécanismes de revalorisation ». Les pensions de retraite augmentent de 6,2 % et constituent le principal facteur de hausse, à elles seules +23 Md€. Les prestations de retraite bénéficient d’une revalorisation de 5,3 % pour le régime de base en janvier 2024, et de l’effet en année pleine de la revalorisation des pensions complémentaires de 4,9 % au 1er novembre 2023. Ce passage est central, car il montre la nature véritablement politique des retraites : elles sont politiques non parce qu’un gouvernement « décide » chaque année de les augmenter, mais parce qu’un pays a décidé d’inscrire dans le droit des mécanismes d’indexation, qui transforment l’inflation passée en dépense présente. C’est une promesse de protection. C’est aussi une rigidité, surtout dans un pays où la pyramide des âges pèse de plus en plus sur le budget. La critique, ici, ne consiste pas à opposer « jeunes » et « vieux » – cliché stérile – mais à poser une question de gouvernance : comment une démocratie arbitre-t-elle quand l’arbitrage est déjà fait par la règle ? La règle protège des vies ; elle protège aussi des habitudes de dépense. Elle rend l’ajustement plus difficile ailleurs : sur l’investissement, sur l’école, sur la transition, sur la modernisation. Et elle crée une illusion : celle d’une hausse « naturelle », alors qu’elle est l’effet d’un choix d’architecture sociale. Santé : une dépense devenue structurelle depuis la crise sanitaire La santé augmente de 11 Md€ en 2024 (+4,6 %) pour atteindre 261 Md€, quasi exclusivement prise en charge par les administrations de sécurité sociale. L’INSEE insiste sur une double poussée : les volumes et les prix. L’hôpital public voit ses dépenses de services hospitaliers augmenter de 6 Md€ pour atteindre 109 Md€. Les rémunérations progressent, sous l’effet des mesures générales (point d’indice) et de mesures catégorielles ; les achats augmentent, notamment en produits pharmaceutiques et médicaux, même si la baisse des prix de l’énergie modère une partie de la facture. On retrouve ici la mécanique de l’inflation, mais aussi une réalité plus profonde : l’activité de soins ne revient pas à un « avant » simple. L’INSEE souligne, sur dix ans, une hausse très nette de la part de la santé dans les dépenses publiques, +1,3 point, et rappelle que l’augmentation liée à la crise sanitaire ne s’est pas résorbée depuis. Les soins de ville et les services ambulatoires augmentent aussi : +4 Md€ en 2024. Et un détail, très parlant, apparaît : la consultation de médecin généraliste passe de 25,0 euros à 26,5 euros en novembre 2023, puis à 30,0 euros fin 2024, ce qui contribue encore au renchérissement des dépenses. Politiquement, la santé est un champ où l’on promet toujours « plus », parce que le « moins » se voit trop vite. Économiquement, c’est un champ où l’innovation, le vieillissement, les rémunérations et l’organisation du système se rencontrent. Critiquement, on peut formuler la question ainsi : la dépense augmente-t-elle parce que nous soignons mieux, parce que nous soignons plus, parce que nous payons plus cher, ou parce que nous soignons parfois trop tard ? Le bilan 2024 ne tranche pas à lui seul, mais il indique que la tendance est installée, et que la marge de manœuvre se joue désormais sur l’organisation autant que sur l’enveloppe. Enseignement : l’école sous l’effet « salaire », et la question du rendement social Les dépenses totales d’enseignement augmentent de 7 Md€ en 2024 (+5,0 %) pour atteindre 149 Md€, soit 9 % des dépenses publiques comme en 2023. La hausse est très largement portée par les rémunérations : +6 Md€. L’INSEE relie cette progression à l’effet en année pleine de la revalorisation intervenue en septembre 2023, et plus généralement aux mesures concernant les agents publics. Ici, la critique doit être précise, sinon elle devient injuste. Payer mieux, dans un contexte d’inflation et de crise d’attractivité, n’est pas une lubie : c’est une condition de fonctionnement. Mais l’année 2024 rappelle que l’enseignement est souvent « vu » budgétairement par la masse salariale, alors que la question scolaire est aussi une question d’inégalités territoriales, de bâti, de temps long. Les collectivités locales apparaissent d’ailleurs comme des acteurs clés pour les bâtiments. Le document mentionne des investissements en hausse dans l’enseignement préélémentaire et primaire, avec des communes investissant dans le bâti scolaire, notamment via un plan « Rénovation des écoles » lancé en 2023. On tient là une comparaison territoriale concrète : à l’échelle locale, l’école est aussi une affaire de murs, d’isolation, d’équipements ; à l’échelle nationale, elle est une affaire de point d’indice. Les deux sont vrais. Mais ils ne produisent pas les mêmes effets sur la qualité vécue. Et l’année 2024 pose une question embarrassante : si l’inflation fait monter les salaires publics partout, comment s’assurer que l’effort éducatif ne soit pas « mangé » par la seule compensation des prix, au lieu d’améliorer réellement les conditions d’enseignement ? Affaires économiques : la fin des boucliers, et le retour du temps normal La fonction « affaires économiques » est celle qui change le plus de visage, parce qu’elle portait les mesures exceptionnelles. En 2024, les dépenses en affaires économiques diminuent de –12 Md€ et s’établissent à 166 Md€. L’INSEE l’explique principalement par la suppression du bouclier tarifaire sur l’électricité, qui réduit les dépenses liées aux combustibles et énergies de 12 Md€, avec un effet massif : -14 Md€ pour l’extinction du bouclier électricité, partiellement contrebalancée par +4 Md€ de subventions pour soutenir le réseau électrique, les énergies renouvelables, le biométhane. C’est l’un des points politiques les plus sensibles du bilan, car il donne à voir une vérité rarement dite : une partie de la dépense publique récente n’était pas « structurelle », mais conjoncturelle, liée aux crises. Quand ces mesures s’éteignent, la dépense se contracte, et cela atténue la hausse globale (l’INSEE parle d’une contribution de -0,7 point à la hausse totale). Mais cette « bonne nouvelle » comptable contient une inquiétude : l’État peut être tenté de croire que la fin des boucliers libère une marge durable. Or la même période voit s’épaissir la charge de la dette et grimper les dépenses d’âge et de santé. Autrement dit : la dépense conjoncturelle baisse, mais la dépense structurelle monte. Le temps normal revient, mais il revient avec des taux plus hauts et une démographie plus lourde. Défense, sécurité, et le prix de la souveraineté dans un monde dur La défense atteint 54 Md€ en 2024, en hausse de +3 Md€. L’INSEE détaille la composition : 22 Md€ de rémunérations, 20 Md€ d’achats, 11 Md€ d’investissement. La part de la défense dans le PIB passe de 1,7 % en 2021 à 1,9 % en 2024, et la hausse s’accélère depuis 2021, en lien avec la loi de programmation militaire 2019-2025. Le document rappelle aussi une nuance importante pour le débat public : la définition de la défense chez l’INSEE diffère de celle de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), car l’INSEE raisonne en comptabilité nationale de droit constaté, tandis que l’OTAN utilise une comptabilité budgétaire et inclut certaines forces que l’INSEE classe en services de police. L’ordre et la sécurité publics augmentent de 3 Md€ (+7,0 %), portés principalement par les revalorisations de rémunérations (+2 Md€). Dans l’arrière-plan, on lit une transformation : la souveraineté coûte plus cher, parce que le monde est plus dur, mais aussi parce que la masse salariale publique est revalorisée. Ici, la critique ne doit pas être morale – « trop de police » ou « pas assez d’armée » – elle doit être budgétaire : dans un État où les grandes masses sociales montent déjà, chaque hausse de souveraineté impose une question de financement ou de réallocation. Et elle impose surtout de distinguer dépense de fonctionnement et dépense d’équipement : 2024 montre une défense où l’investissement existe, mais dans une enveloppe contrainte par les rémunérations et les achats. Services généraux, logement, environnement, culture : le local en première ligne, avec un avertissement méthodologique Hors défense, les « autres dépenses publiques » augmentent de 19 Md€ (+5,9 %). Elles regroupent notamment les services généraux, l’ordre et la sécurité, l’environnement, le logement et équipements collectifs, les loisirs-culture-culte. Deux enseignements ressortent. D’abord, le logement et les équipements collectifs augmentent fortement : +18,3 %, soit +7 Md€, via une hausse des investissements des collectivités locales. Ensuite, les services généraux augmentent de +6 Md€ (+3,6 %), en raison de la charge de la dette qui, on l’a vu, grimpe de 7 Md€ pour s’établir à 60 Md€. Mais l’INSEE ajoute un avertissement essentiel, trop rarement entendu dans le débat public : une partie de la forte hausse des dépenses des collectivités locales en « logements et équipements collectifs » est un artefact, lié à un changement de nomenclature comptable dans les données sources ; il sera neutralisé dans la version définitive des données 2024, sans effet sur le total des dépenses. C’est une leçon de méthode : le chiffre public n’est pas seulement un fait, c’est une convention, une classification, une façon de ranger le réel. Et cette nuance n’est pas secondaire : elle évite de transformer un déplacement comptable en récit politique. En revanche, elle ne doit pas cacher l’essentiel : l’investissement local, partout, reste l’un des lieux où se joue la transformation matérielle du pays – écoles, équipements, rénovation, urbanisme – et 2024 montre que ce levier peut bouger, parfois vite, mais au prix d’une lecture fine des données. Dix ans de glissements : ce que 2024 dit de 2014, et inversement Le document propose une perspective décennale qui vaut davantage qu’un commentaire à chaud. Depuis dix ans, le montant des dépenses de protection sociale augmente de 165 Md€, mais la part du PIB consacrée à la protection sociale diminue de 0,8 point ; tandis que la part du PIB représentée par les dépenses de santé augmente de 0,6 point, pour une hausse de 82 Md€ en dix ans. Dans le même temps, les affaires économiques représentent 0,6 point de PIB de moins qu’en 2014, en partie du fait d’un changement majeur de traitement comptable du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), transformé en allègement de cotisations sociales : ce qui était comptabilisé en dépense devient une moindre recette. Ces éléments invitent à une critique plus subtile que les slogans. La France n’est pas seulement « le pays de la dépense » : c’est un pays où la dépense se déplace. La santé gagne du terrain. La défense et la sécurité montent depuis 2022. La protection sociale recule légèrement en part de PIB, mais se recompose en son sein : stabilité relative du poids des retraites, recul de la famille et du chômage, hausse de la maladie (indemnités journalières) et de l’exclusion sociale (prime d’activité). Ainsi, 2024 n’est pas une anomalie : c’est un point sur une pente. Et cette pente n’est pas exactement celle qu’on imagine. Elle ne dit pas seulement « plus d’État » ; elle dit « autrement d’État ». Trois futurs plausibles : trois manières d’habiter le même budget Le premier futur est celui de la décrue maîtrisée. L’inflation revient durablement vers des niveaux bas ; les revalorisations salariales ralentissent ; les taux cessent de monter ; la charge de la dette se stabilise ; la dépense, sans baisser nominalement, croît moins vite que le PIB. Dans ce scénario, le ratio de 57 % du PIB commence à refluer, non par coupes visibles, mais par croissance plus forte et normalisation des indexations. L’État retrouve une respiration, et peut redéployer une partie des marges vers l’investissement, notamment local. Mais ce futur suppose une conjoncture favorable et une discipline collective sur les mécanismes d’indexation. Le deuxième futur est celui de la contrainte dure. Les taux restent élevés plus longtemps ; la charge de la dette continue d’augmenter ; la démographie accroît la pression sur les retraites et la santé ; les volumes de soins restent dynamiques ; les dépenses « incompressibles » deviennent plus dominantes. Dans ce scénario, la dépense totale peut rester à 57 % du PIB, voire augmenter, mais surtout la part « arbitrable » se rétrécit. La politique budgétaire ressemble à un exercice de traduction : traduire des promesses sociales en équations financières, et choisir où la coupe fait le moins mal. Le risque, alors, n’est pas seulement l’austérité : c’est la dégradation par grignotage, quand l’investissement et l’entretien deviennent les variables d’ajustement. Le troisième futur est celui de la réallocation stratégique. L’État accepte que retraites, santé et dette forment un socle croissant, et décide de réorganiser ce qui reste : moins de dispositifs conjoncturels dispersés, plus d’investissement ciblé ; moins de dépenses peu évaluées, plus de politiques mesurables ; davantage de coordination entre l’État, la sécurité sociale et le local, pour éviter que chacun finance à l’aveugle ce que l’autre ne peut plus financer. Dans ce scénario, la dépense ne baisse pas forcément, mais elle devient plus lisible, plus intentionnelle, plus « productive » au sens social et économique. C’est le scénario le plus politique, car il suppose de déplacer des lignes, et donc de déplacer des intérêts. Ce qui tranchera : les indicateurs qui diront, dès demain, quel futur commence La France n’a pas besoin d’oracles : elle a besoin d’aiguilles. Plusieurs indicateurs – déjà présents en filigrane dans le bilan 2024 – trancheront entre ces futurs. L’inflation d’abord, parce qu’elle commande l’indexation et les revalorisations. La dynamique des rémunérations publiques ensuite, parce qu’elle irrigue plusieurs fonctions (éducation, santé, sécurité, défense). L’évolution des pensions, parce que 2024 montre à quel point leur revalorisation transforme la dépense totale. La charge de la dette, parce que ses 60 Md€ en 2024 signalent que le prix de l’argent est redevenu une variable politique majeure. La trajectoire des volumes de soins et des innovations médicales, parce qu’ils rendent la santé structurellement ascendante. Le marché du travail enfin, parce que chômage et indemnisation, même atténués par une réforme, restent un amortisseur social sensible. On pourrait résumer : ce qui tranchera, ce n’est pas une phrase de ministre, c’est l’écart, chaque année, entre ce qui monte « tout seul » et ce que le pays veut encore choisir. Conclusion : un bilan qui oblige à parler vrai Le bilan 2024 de l’INSEE raconte moins une explosion qu’une recomposition. La dépense publique française, à 1 672 Md€ et 57 % du PIB, progresse un peu plus vite que la richesse en valeur, et cette progression est d’abord portée par des postes où l’arbitrage est difficile : retraites, santé, charge de la dette, masse salariale publique. Le cœur critique du sujet est là : la France débat souvent de « la dépense » comme d’un bloc, alors que 2024 montre une architecture faite de règles, d’indexations, de chocs, et de niveaux institutionnels aux logiques différentes. Le pays sort d’un moment où l’on pouvait amortir une crise énergétique à coups de boucliers ; il entre dans un moment où le coût de la dette et la démographie rendent la dépense plus rigide. Et dans cette rigidité, la question n’est pas seulement « combien », mais « où la décision politique est-elle encore possible ? ». Ce bilan oblige enfin à une exigence démocratique : ne pas confondre l’écume et la marée. Les chiffres provisoires seront révisés, rappelle l’INSEE, mais la direction, elle, est déjà lisible. Si l’on veut éviter que l’ajustement se fasse par défaut – sur l’investissement, sur la qualité des services, sur l’entretien du pays réel – il faudra choisir, et choisir tôt : soit laisser les mécanismes gouverner, soit gouverner les mécanismes. SOURCES INSEE, Insee Première n° 2093, « Usage de l’argent public : les dépenses publiques par fonction en 2024. Une hausse des dépenses publiques portée par les retraites et la santé », février 2026. INSEE, Comptes nationaux, dépenses des administrations publiques ventilées par fonction (COFOG), série 1995-2024 (mentionnée dans la publication). DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), « La protection sociale en France et en Europe en 2024 – Résultats des comptes de la protection sociale », Panoramas de la DREES, édition 2025a (référencée dans la publication). DREES, « Les dépenses de santé en 2024 – Résultats des comptes de la santé », Panoramas de la DREES, édition 2025b (référencée dans la publication). DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance), « Les personnels de l’enseignement scolaire : évolution », in Repères et références statistiques, édition 2025 (référencée dans la publication). DEPP, Bagot L. et al., « En 2024, 197,1 milliards d’euros consacrés à l’éducation, soit 6,8 % du PIB », Note d’Information n° 25-52, septembre 2025 (référencée dans la publication). INSEE, Guessé N. et al., « Le compte des administrations publiques en 2024 – Les recettes moins dynamiques que les dépenses, le déficit augmente », Insee Première n° 2054, mai 2025 (référencée dans la publication). INSEE (blog), Hauseux Y., Houriez G., « Privatisations ou nationalisations, retraites des fonctionnaires, crédits d’impôts : quelles conséquences sur les dépenses et les recettes dans les comptes publics ? », octobre 2025 (référencé dans la publication). Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime chargement… Similaire Finances publiques France Politique