Les morts qui gouvernent encore pierre.reynaud, 22 mars 2026 INTERNATIONAL. Il existe des régimes qui cherchent à être obéis par la loi, d’autres par la peur, d’autres encore par la prospérité économique. Mais les régimes autoritaires les plus ambitieux veulent bien davantage : ils veulent que l’obéissance paraisse sacrée. C’est là qu’intervient la martyrologie politique. Elle ne consiste pas seulement à honorer des morts, ni même à pleurer des victimes ; elle organise un récit, une liturgie, une hiérarchie des sacrifices et une économie morale de la dette. Elle sélectionne certains défunts, les arrache à la simple biographie, les transforme en des figures exemplaires, puis demande aux vivants de se montrer dignes d’eux. Dans les régimes autoritaires, cette opération prend une portée particulière, car elle ne s’ajoute pas au pouvoir : elle le densifie. Elle permet de convertir la perte en preuve, la souffrance en légitimité, la mémoire en discipline, et parfois même l’échec en grandeur. La martyrologie n’est donc pas une décoration funèbre posée sur la politique ; elle est l’une des façons par lesquelles la politique cherche à se faire religion civile, ou pseudo-religion d’État. Les travaux sur la « religion politique » et sur la circulation des figures de martyr, de héros et de victime montrent bien que ces catégories ne sont jamais purement théologiques : elles migrent vers le langage national, révolutionnaire et étatique, où elles servent à produire cohésion, sens et loyauté. Il faut d’emblée dissiper un préjugé. Parler de martyrologie autoritaire ne revient pas à dire que tous les morts célébrés par ces régimes sont des fictions ou que toute mémoire des morts est mensonge. Les soldats tombés, les civils tués, les résistants assassinés, les victimes d’attentat ou de guerre sont souvent morts réellement, parfois héroïquement, parfois atrocement. Le point décisif est ailleurs : dans l’usage politique de leur mort. Un régime autoritaire ne se contente pas de se souvenir ; il s’arroge le monopole de la qualification morale. Il décide qui est martyr et qui ne l’est pas, quelle mort doit être pleurée publiquement, quelle autre doit être absorbée, effacée, relativisée ou même criminalisée quand on l’interprète autrement. La martyrologie autoritaire n’est pas seulement un culte des morts ; c’est une politique de la nomination. Elle sacralise certains corps pour mieux gouverner les corps survivants. (english.court.gov.cn) Ce qu’est une martyrologie politique, et ce qu’elle n’est pas La mémoire ordinaire des morts relève du deuil, de la filiation, de la consolation ou de la justice. La martyrologie politique, elle, ajoute au souvenir quatre opérations distinctes. D’abord, la sélection : tous les morts ne sont pas égaux, certains seulement deviennent exemplaires. Ensuite, la sacralisation : le mort cesse d’être un individu pour devenir signe, modèle, témoin, parfois presque relique. Puis la ritualisation : commémorations, monuments, journées officielles, manuels scolaires, hymnes, processions, minutes de silence, cimetières d’État, musées, vidéos, portraits, prières, jurons civiques. Enfin, la normativation : le martyr prescrit une conduite aux vivants ; il ne demande pas seulement la mémoire, mais la fidélité. Cette structure explique pourquoi les régimes autoritaires aiment tant le langage du sacrifice. Le sacrifice accomplit en un seul geste ce qu’aucun discours technocratique ne parvient à obtenir : il lie l’émotion, l’identité et l’obligation. L’exemple iranien est ici éclairant : un article classique de science politique montrait déjà que le martyr y fonctionne à la fois comme symbole affectif, ressource de mobilisation et instrument de préservation des valeurs sacrées de la communauté. (Cambridge University Press & Assessment) C’est pourquoi la martyrologie prospère particulièrement dans les régimes qui se représentent eux-mêmes comme assiégés, fondateurs ou rédempteurs. Un régime purement gestionnaire n’en a pas un besoin vital ; un régime qui se pense comme avant-garde historique, peuple élu, révolution permanente ou forteresse entourée d’ennemis en a presque structurellement besoin. Il doit expliquer pourquoi la souffrance continue, pourquoi les pertes sont honorables, pourquoi les ennemis sont plus que des adversaires, pourquoi la fidélité vaut mieux que la simple prudence, et pourquoi la communauté doit rester tendue vers un horizon moral supérieur. Le martyr devient alors le médiateur idéal entre le passé douloureux et l’avenir promis. Il prouve que la cause vaut plus que la vie individuelle, et il fait de cette disproportion même le cœur du régime. (International Review of the Red Cross) Une histoire longue : des morts sacrés à la politique sacralisée La martyrologie politique n’a pas été inventée par les régimes autoritaires du XXe siècle. Elle plonge dans une histoire plus longue où se rencontrent religion, guerre, nation et révolution. Dans les traditions religieuses abrahamiques, la figure du martyr renvoie à un témoin de la vérité, souvent persécuté, dont la mort atteste la fidélité à une transcendance. Mais l’histoire moderne a largement sécularisé cette grammaire. Les nations ont repris les gestes des religions sans toujours reprendre leur théologie : tombeaux du soldat inconnu, fêtes nationales du souvenir, sanctuarisation des morts de guerre, panthéons civiques, récits de fondation par le sang. Les études comparatives montrent que le politique n’abolit pas le sacré ; il le déplace. Il absorbe des formes religieuses de mémoire et les redirige vers l’État, le parti, la révolution ou la nation. (Cambridge University Press & Assessment) La modernité de masse a donné à cette logique une puissance nouvelle. À partir du XIXe siècle, avec les guerres nationales, la presse, la scolarisation et l’extension des bureaucraties, la gestion des morts devient une question centrale de souveraineté. Qui a le droit d’inscrire les noms sur les monuments ? Qui définit la « bonne mort » ? Qui transforme la perte en leçon civique ? Les régimes autoritaires ne surgissent donc pas dans un désert symbolique ; ils radicalisent une possibilité déjà présente dans l’État moderne : faire du mort un support d’intégration. Là où les démocraties libérales laissent subsister des conflits d’interprétation sur les morts, les régimes autoritaires cherchent au contraire à verrouiller cette interprétation et à criminaliser les écarts. (english.court.gov.cn) Le laboratoire fasciste italien : les martiri fascisti Le fascisme italien a compris très tôt qu’une doctrine ne devient vraiment régime qu’à condition de produire ses saints laïques. Les textes de l’époque fasciste sont d’une franchise remarquable. Dans l’Enciclopedia Italiana dirigée sous le régime, l’entrée consacrée au fascisme affirmait que si le fascisme avait conquis les âmes, c’est qu’il avait suscité une foi, et que la preuve de cette foi se voyait dans ses morts et ses martyrs. Une autre entrée, rédigée dans le climat même du Ventennio (la double décennie fasciste qui s’étend de 1922 à 1943), décrit l’Italie entière comme ponctuée de lampes votives, de monuments et de plaques rappelant les « martyrs fascistes », rendus « présents » par le rite de l’appello dei caduti, l’ « appel des morts ». Nous sommes ici au cœur du dispositif : le fascisme ne se contente pas d’avoir des victimes ; il transforme les défunts du mouvement en une présence active, presque liturgique, qui continue à commander les vivants. (Treccani) Ce point est décisif, car il éclaire la nature profonde du fascisme. Le fascisme ne se présentait pas seulement comme une technique de gouvernement ou comme un programme d’ordre ; il se donnait comme style de vie, foi collective, émotion organisée. Les morts du mouvement servaient à transfigurer la violence des origines. Les affrontements de rue, les expéditions punitives, les assassinats politiques, les morts des premières années n’étaient plus lus comme les produits troubles d’une guerre civile rampante ; ils devenaient les étapes d’une passion fondatrice. Le sang des militants faisait office de baptême pour le régime. Le fascisme recyclait ainsi le vocabulaire religieux du témoin et du sacrifice, mais au service d’une politique de discipline, d’autorité et de fusion nationale. (Treccani) La République sociale italienne après 1943 a, elle aussi, cherché à réactiver ces liturgies dans des conditions pourtant désespérées. Des travaux de synthèse de l’Enciclopedia Treccani montrent qu’alors même que le régime s’effondrait, il restaurait signes, pèlerinages, anniversaires et nouveaux martyrs, notamment autour d’Ettore Muti (aviateur, fervent fasciste et secrétaire du Parti national fasciste d’octobre 1939 à octobre 1940), pour conserver une cohérence symbolique au moment où la cohérence militaire et politique disparaissait. La leçon est lourde : plus un régime autoritaire vacille, plus il tend parfois à sacraliser ses morts, comme si la théologie du sacrifice pouvait compenser la défaite de la stratégie. (Treccani) Le national-socialisme : du Blutzeuge au baptême sanglant du Reich L’Allemagne nazie a porté cette logique à une intensité singulière. Un terme résume tout : Blutzeuge, littéralement « témoin de sang », qu’on peut rendre en français par « martyr de sang » ou par « témoin scellé par le sang ». La figure de Horst Wessel en est l’exemple le plus célèbre : militant des « sections d’assaut » du parti nazi, organisation paramilitaire de rue au service de sa conquête violente du pouvoir, lui-même tué en 1930 puis élevé par la propagande hitlérienne au rang de martyr du mouvement. Le Deutsches Historisches Museum rappelle qu’en 1930 le poème « Die Fahne hoch, die Reihen fest geschlossen! » (« Haut le drapeau, les rangs solidement serrés ! ») publié dans le journal nazi Der Angriff (L’Attaque) devint ensuite le « Horst-Wessel-Lied », l’hymne du parti. Autrement dit, une mort militante, dans un contexte de violence de rue, fut métamorphosée en emblème sonore de la communauté nazie entière. Le mort n’était plus seulement honoré ; il devenait chanté, répété, incorporé dans la cadence même du rassemblement. (Deutsches Historisches Museum (DHM)) Le cas de Wilhelm Gustloff, responsable nazi allemand, chef de l’organisation extérieure du parti nazi en Suisse, assassiné à Davos en 1936, est tout aussi révélateur. La Bundeszentrale für politische Bildung rappelle qu’après son assassinat, la direction nazie l’éleva au rang de Blutzeuge der Bewegung, « martyr de sang du mouvement ». Le régime savait ce qu’il faisait : transformer un meurtre politique en épreuve sacrée, et cette épreuve en ressource de radicalisation. Plus largement, des analyses publiées par la B. D. P. soulignent que les projets de cimetières de guerre furent mis « au service du culte héroïque national-socialiste », tandis qu’un ancien article de référence sur la propagande du système nazi rappelait la manière dont la couleur rouge, le drapeau et le sang des « témoins de sang » furent quasi liturgiquement adorés, Hitler allant jusqu’à présenter ce sang comme une eau baptismale pour le Reich. Cette pseudo-théologie du sang n’était pas ornementale : elle fusionnait parti, peuple, mort et destinée. (bpb.de) La martyrologie nazie avait une fonction politique redoutable. Elle dissolvait la frontière entre victime et agresseur. Les nazis, pourtant producteurs d’une violence de masse, se présentaient sans cesse comme un mouvement offensé, humilié, menacé, obligé de se purifier dans la lutte. Le martyr servait alors de passerelle entre ressentiment et légitimation. La communauté n’était plus seulement appelée à admirer ses morts, mais à se penser elle-même comme blessée et justifiée. C’est là un mécanisme qui réapparaît souvent : le régime autoritaire tue, mais se raconte comme persécuté ; il frappe, mais se met en scène comme assiégé. La martyrologie permet cette inversion. (bpb.de) Le monde bolchevique et soviétique : des saints révolutionnaires à Lénine martyr Le bolchevisme a souvent été présenté comme foncièrement athée, et il l’était dans son rapport officiel à la religion. Mais cela n’empêche nullement la formation d’une religion politique. Une étude publiée par l’Académie des sciences de Russie décrit explicitement la formation d’un « culte quasi religieux des martyrs révolutionnaires » comme une forme de « transfert du sacré », depuis la tradition révolutionnaire russe jusqu’à la perception de Lénine, mort après une longue agonie en 1924, lui-même comme « martyr de la Révolution ». D’autres travaux classiques sur les origines du culte de Lénine montrent également que les liens entre bolchevisme, imaginaire religieux russe et culte du chef ne relèvent pas d’un simple accident : ils participent à la constitution d’une culture politique nouvelle, où le chef mort devient présence, mausolée, relique, pédagogie et horizon d’orthodoxie. (onsras.ru) Ce cas soviétique est précieux, car il montre que la martyrologie autoritaire n’a nul besoin d’un vocabulaire religieux explicite. Elle peut parfaitement fonctionner dans un univers se disant matérialiste, rationaliste, scientifique. Il lui suffit d’un équivalent du sacré : l’Histoire, la Révolution, le Parti, le prolétariat, la victoire future. Les martyrs révolutionnaires deviennent alors des « saints séculiers », des témoins non d’une vérité divine, mais d’une vérité historique. Le régime les utilise pour fabriquer la continuité entre souffrance passée, fidélité présente et avenir nécessaire. La mort n’est plus seulement une perte ; elle devient la preuve que l’Histoire a déjà parlé. (Academia) Le Japon impérial : les âmes des morts et la nation en dette Le Japon impérial offre une autre figure de la martyrologie, plus explicitement articulée à un registre shintō de vénération des âmes. Le sanctuaire de Yasukuni, dans sa présentation officielle en anglais, affirme qu’il abrite aujourd’hui plus de 2 466 000 « divinités », c’est-à-dire les âmes de ceux qui ont « fait le sacrifice ultime pour leur nation » depuis 1853, au fil des guerres de la modernité japonaise. Y sont aussi inclus, selon le guide officiel du sanctuaire, des civils, des élèves mobilisés, des femmes, des Taïwanais et Coréens morts comme sujets de l’empire, ainsi que des personnes exécutées comme criminels de guerre après 1945. Le point essentiel n’est pas seulement religieux : il est politique. Le sanctuaire affirme que tous ces morts, quel que soit leur rang, sont objets d’un respect absolument égal parce qu’ils sont tombés dans l’accomplissement de leur devoir public envers la patrie. (yasukuni.or.jp) Ce cas montre que la martyrologie autoritaire peut aussi travailler par universalisation de l’obligation. Le mort n’est pas héroïsé parce qu’il était exceptionnel, mais parce qu’il a rempli jusqu’au bout un devoir total envers la communauté politique. La frontière entre piété et légitimation est ici particulièrement mince. Le débat persistant autour de Yasukuni, relevé de longue date par des analyses japonaises de nippon.com, tient précisément à cela : on n’y honore pas seulement des morts, on y rejoue une interprétation du passé impérial, de la guerre, de la responsabilité et du sacrifice. Le sanctuaire ne clôt pas l’histoire ; il la maintient ouverte et disputée. (Nippon) Ce que la martyrologie autoritaire produit réellement À ce stade, une première conclusion s’impose. Dans ces régimes très différents — fascisme italien, national-socialisme, bolchevisme soviétique, impérialisme japonais — le martyr n’est jamais seulement un mort admirable. Il remplit au moins cinq fonctions. Il fonde : il dit que le régime est né dans la douleur et mérite donc fidélité. Il purifie : il lave les zones troubles des origines en les transfigurant en sacrifice. Il unifie : il appelle les vivants à se dissoudre dans une dette commune. Il arme : il fait accepter la perspective d’autres pertes. Il censure enfin : car si le martyr a raison par sa mort, celui qui le conteste devient profanateur. C’est pourquoi les régimes autoritaires aiment faire passer l’histoire par les cimetières, les monuments, les chants et les anniversaires. La pierre, le rite et la larme donnent au pouvoir une profondeur temporelle qu’aucune statistique n’offre. (Treccani) La Russie contemporaine : la Grande Guerre patriotique comme réservoir sacré Dans la Russie de Vladimir Poutine, la martyrologie n’est pas une survivance décorative ; elle est l’un des centres du langage d’État. Le Kremlin a fait de 2025 « l’Année du défenseur de la patrie », en l’adossant explicitement au 80e anniversaire de la victoire dans la « Grande Guerre patriotique », c’est-à-dire la Seconde Guerre mondiale telle qu’elle est nommée en Russie. Les communiqués officiels du Kremlin rappellent que cette victoire est présentée comme d’une importance immense pour le destin russe, que 2025 devait honorer la mémoire des ancêtres ayant combattu pour la patrie, et que les cérémonies du 9 mai 2025 ont été organisées comme un moment quasi sacré du récit national. Ce n’est pas simplement une politique mémorielle ; c’est une manière de mettre en continuité les morts de 1941-1945, les vétérans célébrés, et les soldats russes actuels. (en.kremlin.ru) Cette continuité est d’autant plus puissante qu’elle s’accompagne d’un appareil juridique et répressif. La Russie a durci sa législation contre la « réhabilitation du nazisme » en 2021, et des observateurs indépendants comme OVD-Info ont signalé qu’en 2025 le nombre de condamnations sur ce fondement a atteint un record. Reuters et l’AP ont documenté des cas où des publications jugées irrespectueuses envers la mémoire de la guerre ou les symboles associés à la victoire ont entraîné des peines pénales. Il ne s’agit pas ici de nier le caractère monstrueux du nazisme historique ; il s’agit de voir comment un régime utilise une mémoire authentiquement centrale pour verrouiller le présent, disqualifier des critiques et fusionner mémoire de 1945 et légitimation de sa politique contemporaine. (en.kremlin.ru) La Russie contemporaine offre ainsi un cas classique de martyrologie d’État appuyée sur une victoire incontestablement réelle, colossale et fondatrice, mais réinterprétée comme matrice permanente de mobilisation. La « Grande Guerre patriotique » n’y est pas seulement un passé ; elle devient une grammaire morale. Celui qui appartient à la communauté des héritiers doit se montrer digne des morts, accepter le langage du sacrifice, et regarder l’ennemi contemporain à travers le prisme d’une lutte existentielle déjà sanctifiée. Ce déplacement entraîne une conséquence politique majeure : il réduit l’espace du désaccord. On peut critiquer une politique ; il devient beaucoup plus difficile de critiquer une politique qui s’est drapée dans la tombe du soldat inconnu. (en.kremlin.ru) L’Iran : de la « Défense sacrée » à l’extension indéfinie du martyr L’Iran contemporain offre peut-être l’exemple le plus achevé d’une martyrologie d’État pleinement assumée comme culture politique. Le lexique officiel lui-même est révélateur : la guerre Iran-Irak de 1980-1988 y est appelée « Défense sacrée ». Le site de Khamenei explique que cette guerre a contribué à développer une « culture de la résistance », et que cette culture s’est diffusée bien au-delà du champ militaire. Plus frappant encore, Khamenei insistait en 2021 sur le fait que la martyrologie iranienne ne réduit pas le martyr au soldat mort à la guerre : elle inclut par exemple des scientifiques nucléaires assassinés, présentés comme martyrs parce que leur existence servait la progression de la République islamique. La catégorie n’est donc pas seulement militaire ; elle est civilisationnelle, institutionnelle, parfois technoscientifique. (Khamenei.ir) C’est ce qui donne à la martyrologie iranienne sa plasticité politique. Elle peut intégrer les morts de la guerre contre l’Irak, les « défenseurs du sanctuaire » tombés en Syrie ou en Irak, Qassem Soleimani, des responsables d’État comme Ebrahim Raisi, mais aussi, selon les moments, des victimes d’attentat, des morts du pèlerinage ou d’autres décès politiquement requalifiés. L’agence de presse IRNA rapportait déjà en 2016 que les victimes iraniennes de la tragédie de Mina à La Mecque seraient officiellement appelées « martyrs de Mina », avec prise en charge de leurs familles par la Fondation des martyrs et des anciens combattants. En 2025, Khamenei parlait encore de Raisi comme d’un martyr exemplaire d’un « gouvernement divin », tandis que les agences iraniennes décrivaient des processions massives autour de « compatriotes martyrisés » dans le contexte de l’année 2025. Autrement dit, le régime dispose d’une catégorie extensible, capable d’absorber presque toute perte interprétable comme service rendu à la nation islamique. (en.irna.ir) Cette extensibilité a une efficacité énorme. Elle permet au pouvoir de reclasser l’aléa en destin, le choc en mission, la souffrance en ascension morale. Elle réduit aussi le coût symbolique de la mort : si la mort est immédiatement traduite en martyre, elle cesse d’être seulement scandale et devient capital politique. Mais ce mécanisme comporte une part tragique. Plus la catégorie de martyr s’étend, plus la frontière se brouille entre honorer un sacrifice réel et instrumenter la vulnérabilité même de la société. La martyrologie iranienne est puissante précisément parce qu’elle unit religion, État, guerre, résistance et assistance sociale aux familles ; elle est redoutable pour la même raison. (Cambridge University Press & Assessment) La Chine : le martyr comme patriotisme légalement protégé La Chine contemporaine propose une variante plus étatique, plus juridique, moins explicitement théologique. Depuis 2014, le 30 septembre est officiellement la « Journée des martyrs », à la veille de la fête nationale, et Xi Jinping participe chaque année à une cérémonie sur la place Tian’anmen devant le Monument aux héros du peuple. Les sources officielles rappellent que cette journée a été instituée pour commémorer ceux qui ont perdu la vie pour l’indépendance et la prospérité nationales. En 2025, les cérémonies prenaient encore plus d’ampleur dans le cadre du 80e anniversaire de la victoire contre l’agression japonaise et du « monde antifasciste », avec dépôt de gerbes, nouveaux sites mémoriels et grande parade annoncée pour le 3 septembre. La martyrologie chinoise fait donc travailler ensemble le passé révolutionnaire, la guerre contre le Japon, le patriotisme civique et la centralité du Parti. (english.www.gov.cn) Mais la spécificité chinoise est d’avoir juridicisé cette mémoire. La « loi sur la protection des héros et martyrs » interdit de diffamer les héros et martyrs, de déformer ou de rabaisser leurs faits, avec sanctions administratives ou pénales à la clé. La loi sur l’éducation patriotique entrée en vigueur en 2024 étend cette politique à l’ensemble des institutions, des écoles aux familles. Le rapport 2024 du Parquet populaire suprême affirmait en outre protéger « le rouge des héros et martyrs » et signalait 364 personnes poursuivies pour atteinte aux intérêts de militaires, de leurs familles, des héros et des martyrs, ainsi que 1 202 affaires d’intérêt public dans ce champ. Ici, le martyr n’est pas seulement une figure de mémoire ; il devient une catégorie juridiquement gardée. (english.court.gov.cn) Ce modèle est révélateur d’une évolution plus générale des autoritarismes contemporains : la mémoire n’y est pas seulement produite par l’école et les monuments, mais par le droit. Le régime ne dit pas seulement ce qu’il faut admirer ; il définit ce qu’il est interdit de contester. La mémoire cesse alors d’être un terrain de délibération et devient une branche de la sécurité idéologique. En Chine, le martyr n’est pas seulement celui qu’on honore : c’est celui par lequel on apprend, très concrètement, ce qu’il coûte de s’écarter de la version correcte du passé. (english.court.gov.cn) La Corée du Nord : le martyr dynastique et l’extension aux opérations extérieures La Corée du Nord avait déjà une tradition dense de « martyrs révolutionnaires », autour des cimetières, des écoles révolutionnaires et de la mythologie anti-japonaise du régime. Mais l’année 2025 a ajouté une dimension nouvelle : la reconnaissance et la muséification de soldats nord-coréens tombés dans des « opérations militaires à l’étranger », explicitement liées à la région de Koursk selon les textes relayés par KCNA Watch. Un discours de Kim Jong Un pour la pose de la première pierre d’un « Musée mémorial des hauts faits de combat » dit vouloir transmettre « pour toujours » la vie lumineuse des héros et des soldats tombés de ces unités extérieures ; un autre texte le montre remettant aux familles endeuillées des photos des martyrs enveloppées dans le drapeau national « sacré ». Reuters a par ailleurs rapporté qu’il promettait une « belle vie » aux familles de ces soldats morts en combattant pour la Russie. (KCNA Watch) Ce cas est fascinant parce qu’il révèle une difficulté propre à tout régime hyper-centralisé et dynastique : comment convertir une mort lointaine, obscure, potentiellement déstabilisante, en gloire nationale immédiatement utilisable ? La réponse nord-coréenne est classique : monument, musée, prise en charge des familles, pathos paternaliste du chef, absorption des pertes dans un récit de justice et de défense de l’honneur national. Le mort n’est pas seulement récupéré ; il est réinséré dans la famille symbolique de l’État. La dynastie devient alors à la fois généalogie du pouvoir et tutrice du deuil. (KCNA Watch) Un cas-frontière : la Turquie post-2016 Il faut aussi regarder les régimes hybrides ou illibéraux, où la martyrologie n’abolit pas toujours l’élection mais reconfigure profondément la vie publique. La Turquie d’Erdoğan offre un cas-frontière instructif. Les sources officielles turques et TRT World rappellent qu’à la suite de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, les morts de cette nuit sont commémorés chaque année comme « martyrs du 15 juillet », dans le cadre de la « Journée de la démocratie et de l’unité nationale ». En 2025 encore, les cérémonies à l’étranger et sur le territoire turc insistaient sur ces martyrs, sur le thème « Le nom de la victoire : Türkiye », avec drapeaux, prières et expositions dédiées. Là encore, le pouvoir convertit une épreuve réelle en réservoir symbolique durable. (İletişim Başkanlığı) La différence avec les totalitarismes classiques est de degré, non de structure. Le martyr y sert à désigner le camp légitime, à souder la communauté nationale autour d’un moment de salut collectif, et à tenir la dissidence sous le soupçon d’infidélité à ceux qui sont morts « pour la démocratie ». Plus un régime se durcit, plus il aime se dire sauvé par des morts vertueux. C’est un moyen admirablement efficace de transformer une crise en fondement. (İletişim Başkanlığı) Les implications politiques : la dette, la clôture et l’ennemi Politiquement, la martyrologie autoritaire produit d’abord une dette. Les vivants doivent quelque chose aux morts ; cette dette est inépuisable, car le sacrifice ultime ne peut jamais être remboursé. Mais un régime peut l’administrer. Il dira : soyez dignes, soyez unis, ne discutez pas, acceptez l’effort, taisez les divisions, marchez dans la ligne juste. Les recherches de psychologie politique sur la victimisation collective montrent que le sentiment d’avoir souffert, ou d’être le groupe lésé, alimente patriotisme, mobilisation et disponibilité au sacrifice, tout en favorisant la déshumanisation de l’adversaire et la suspension des conflits internes au nom de l’urgence commune. La martyrologie donne chair à ce mécanisme : elle personnalise la dette sous les traits d’un visage mort. (CICR) Elle produit ensuite une clôture de l’interprétation. Si le mort est martyr, alors la cause pour laquelle il est mort se trouve élevée au-dessus de la simple controverse. Dès lors, discuter la cause peut être perçu comme insulter le mort. C’est pourquoi les régimes autoritaires entourent la martyrologie de lois, de protocoles et de sanctions. La Chine punit la diffamation des héros et martyrs ; la Russie sanctionne de plus en plus les atteintes à la mémoire sacrée de la victoire ; d’autres régimes déploient des institutions spécialisées, des fondations, des journées nationales ou des musées pour verrouiller la bonne lecture du sacrifice. La mémoire n’est plus un espace d’historicité, mais une zone gardée. (english.court.gov.cn) Enfin, la martyrologie fabrique un ennemi moral plutôt qu’un simple adversaire politique. Si mes morts sont des martyrs, alors ceux d’en face deviennent profanateurs, bourreaux, traîtres ou barbares. L’ennemi est moins celui qui poursuit d’autres intérêts que celui qui a souillé le sacré du groupe. C’est ici que la martyrologie touche à sa zone la plus dangereuse : elle rend les compromis plus coûteux, car on ne négocie pas aisément au nom des martyrs ; on se montre fidèle à eux. La diplomatie devient alors suspecte, la nuance obscène, et la désescalade facilement assimilable à une trahison du sang versé. (International Review of the Red Cross) Les implications militaires : rendre les pertes supportables, et parfois désirables Militairement, la martyrologie répond à une question brutale : comment faire tenir une société quand la guerre coûte cher en vies ? La réponse la plus simple serait la coercition pure ; mais elle ne suffit pas toujours. La martyrologie fournit un supplément d’âme. Elle transforme la perte en investissement symbolique. Le soldat n’est plus seulement quelqu’un qui meurt ; il devient quelqu’un qui entre dans un panthéon et dont la famille reçoit prestige, assistance, reconnaissance et parfois avantage matériel. C’est visible en Iran avec la Fondation des martyrs, en Corée du Nord avec les familles de soldats morts en opérations extérieures, en Russie avec l’intégration des combattants au récit plus vaste des défenseurs sacrés de la patrie. La douleur est ainsi cadrée, domestiquée, réorientée. (en.irna.ir) Mais cette logique a un prix stratégique. Elle peut aider à supporter les pertes à court terme, tout en rendant plus difficile leur évaluation lucide. Quand le mort devient immédiatement martyr, il devient plus compliqué d’interroger la chaîne de commandement, les erreurs, l’impréparation, le gaspillage ou l’absurdité de certaines opérations. La martyrologie protège le moral ; elle peut aussi brouiller l’apprentissage militaire. Un régime qui sanctifie trop vite ses morts risque de moins bien comprendre pourquoi ils sont morts. D’un point de vue strictement stratégique, c’est l’une des contradictions les plus profondes du sacrifice sacralisé : il soutient la persévérance, mais peut affaiblir la critique indispensable à l’efficacité. (Reuters) Il faut ajouter que les martyrologies militaires autoritaires ont tendance à étendre sans cesse le périmètre du front. En Iran, le martyr peut être le soldat, le scientifique, le responsable politique assassiné ou la victime requalifiée d’une agression extérieure. En Russie, le récit des défenseurs de la patrie absorbe à la fois le souvenir de 1945 et les combattants du présent. En Corée du Nord, les « hauts faits de combat » à l’étranger sont réintégrés dans la mission historique nationale. Le front n’est plus seulement une ligne ; il devient un état diffus de mobilisation. (Khamenei.ir) Les implications psychologiques : deuil dirigé, identité blessée, jouissance morale de la souffrance Psychologiquement, la martyrologie autoritaire agit d’abord sur le deuil. Elle ne laisse pas le chagrin flotter librement ; elle lui donne une forme, un vocabulaire, un sens. Cette structuration peut produire un effet réel de consolation : la perte paraît moins absurde si elle s’inscrit dans une histoire sacrée. C’est pourquoi il faut éviter le simplisme moral. Beaucoup de familles trouvent sincèrement dans ces rituels un langage pour survivre à la disparition. Le problème surgit lorsque cette consolation est capturée par le pouvoir, qui n’autorise le deuil qu’à condition qu’il confirme le récit officiel. Le chagrin privé est alors annexé par l’État. (Cambridge University Press & Assessment) La martyrologie nourrit ensuite une identité blessée, mais fière de sa blessure. Les recherches sur la victimisation collective montrent que le sentiment d’être le groupe victime peut devenir central dans la représentation de soi, nourrissant unité, vigilance, patriotisme et disponibilité au sacrifice, mais aussi suspicion, compétition victimaire et rigidité interprétative. Les régimes autoritaires exploitent ce ressort avec virtuosité : ils ne disent pas seulement « nous avons des martyrs », ils disent « nous sommes ceux à qui l’on a fait cela, et donc nous avons le droit moral de nous raidir ». La souffrance devient ici une source d’élévation morale, parfois même une ressource addictive. Le groupe aime sa propre innocence blessée parce qu’elle le dispense d’examiner ses propres violences. (CICR) Il existe enfin une dimension plus sombre encore : la martyrologie peut installer une jouissance morale de la souffrance. Non pas toujours une joie crue face à la mort, mais la conviction que plus nous avons souffert, plus notre cause est pure. C’est un mécanisme fréquent dans les cultures politiques de siège. Le malheur n’y est pas seulement enduré ; il devient preuve d’élection. À partir de là, toute critique interne peut être rabattue sur l’indécence, et tout adversaire peut être tenu pour incapable de comprendre une douleur aussi noble. On voit comment la mémoire, au lieu d’ouvrir la prudence, peut fermer l’esprit politique. (Cambridge University Press & Assessment) Les implications philosophiques : le sacrifice comme argument Philosophiquement, la question la plus décisive est peut-être celle-ci : un sacrifice prouve-t-il la vérité d’une cause ? Évidemment non. Une mort peut prouver la sincérité, le courage, la fidélité, l’endurance ; elle ne prouve pas par elle-même la justesse de ce pour quoi l’on meurt. Or, la martyrologie autoritaire joue précisément sur cette confusion. Elle convertit une vérité existentielle — « ils ont vraiment tout donné » — en une prétention normative — « donc la cause est juste, donc le régime a raison, donc l’obéissance s’impose ». C’est là son sophisme fondamental, et aussi sa puissance émotionnelle. Car il est difficile, presque cruel, de rappeler à une communauté endeuillée que l’héroïsme de ses morts ne blanchit pas nécessairement la politique des vivants. (Cambridge University Press & Assessment) Il y a là une forme de théologie politique inversée. Dans les traditions religieuses classiques, le martyr témoigne d’une vérité qui le dépasse ; dans les régimes autoritaires, c’est souvent le régime qui se présente comme la vérité dont le martyr serait la preuve. Le pouvoir ne reçoit plus sa limite d’un sacré extérieur ; il se sacralise lui-même en gérant ses morts. Dès lors, le danger moral devient immense : celui de faire du mort un argument d’autorité définitif. Un ordre politique vraiment juste devrait au contraire protéger ses morts de l’instrumentalisation, non les transformer en sommation adressée aux consciences. (SAGE Journals) Les implications morales : honorer sans idolâtrer Moralement, la martyrologie autoritaire pose une difficulté plus fine qu’on ne le croit. Il n’est ni juste ni humain de traiter tous les rituels du souvenir comme propagande. Les sociétés ont besoin de leurs morts, de leurs noms, de leurs pierres, de leurs dates, de leurs processions… Le problème n’est pas l’hommage ; c’est l’idolâtrie politique du sacrifice. On bascule dans cette idolâtrie quand le mort vaut moins par ce qu’il fut que par ce qu’il permet d’exiger ; quand l’exemple remplace l’enquête ; quand l’honneur dû aux morts sert à soustraire les vivants à la critique ; quand la compassion se mue en mobilisation obligatoire. Honorer les morts est une obligation morale ; gouverner par eux est une tentation de pouvoir. (Cambridge University Press & Assessment) Cette distinction aide aussi à penser un point crucial : les régimes autoritaires ne créent pas seulement des martyrs, ils fabriquent aussi des morts invisibles. À côté du panthéon officiel se tiennent les morts qui ne comptent pas, ou pas de la bonne manière : ennemis réduits à des corps sans nom, victimes civiles absorbées par le récit de guerre, opposants dont la disparition ne doit jamais devenir exemplaire, groupes minoritaires exclus de la communauté du deuil. Là où il y a martyrologie d’État, il y a presque toujours une géographie de l’impleurable. Cette asymétrie est l’un des meilleurs critères pour distinguer le souvenir légitime de la sacralisation autoritaire. (CICR) L’âge numérique : l’algorithme comme cloche funèbre Le XXIe siècle ne dissout pas la martyrologie autoritaire ; il l’accélère. Les régimes n’ont plus besoin d’attendre le manuel scolaire ou la cérémonie annuelle. Ils disposent des réseaux, des vidéos virales, des portraits standardisés, des chansons remixées, des documentaires d’État, des campagnes de hashtags (mots-dièse), des expositions itinérantes, des musées interactifs. En Corée du Nord, les opérations extérieures de 2025 ont déjà donné lieu à une scénographie complète mêlant cérémonies, familles, décorations et futur musée mémorial. En Chine, la mémoire des martyrs est relayée à date fixe par tout l’écosystème médiatique officiel, et articulée à l’éducation patriotique. En Turquie, les commémorations du 15 juillet sont réitérées à travers expositions, ponts drapés de drapeaux et diplomatie mémorielle. L’algorithme devient alors une cloche funèbre moderne : il rappelle, répète, réactive, sature. (KCNA Watch) Cette mutation entraîne une conséquence capitale : la martyrologie n’est plus seulement verticale, elle devient participative. Les citoyens sont invités à relayer, poster, pleurer, liker, partager, filmer les cérémonies, afficher les portraits. La participation semble spontanée, mais elle est en réalité souvent très encadrée, largement encouragée, parfois surveillée. Le pouvoir gagne alors quelque chose de très précieux : l’illusion que la liturgie ne lui appartient plus seulement, qu’elle émane du peuple lui-même. La propagande la plus efficace est celle qui prend la forme d’une émotion partagée. (SAGE Journals) Ce qui vient : vers des martyrologies transnationales L’avenir proche verra sans doute se renforcer des martyrologies transnationales. La Russie et la Chine, par exemple, articulent de plus en plus leur coopération diplomatique à un langage commun de la mémoire victorieuse contre le fascisme et de l’honneur rendu aux martyrs. Les autorités chinoises ont explicitement lié les célébrations de 2025 à la victoire contre l’agression japonaise et à la guerre antifasciste mondiale ; Xi a également participé aux célébrations de la victoire soviétique à Moscou en mai 2025, dans un climat de mémoire partagée. On voit ainsi émerger des blocs mémoriels où les régimes ne se contentent plus de sacraliser leurs propres morts : ils cherchent à accorder leurs panthéons contre des adversaires communs et à opposer une « vraie » mémoire du XXe siècle à celle du camp d’en face. (english.www.gov.cn) On peut aussi prévoir une extension des martyrologies à des domaines autrefois moins militarisés : cybersécurité, sabotage, science stratégique, protection des sanctuaires, défense informationnelle, victimes qualifiées d’agression culturelle ou civilisationnelle. L’Iran en fournit déjà un exemple avec la sanctification de scientifiques ; la Chine y tend par l’élargissement légal de la protection des héros et martyrs ; d’autres régimes suivront probablement. À mesure que les frontières entre guerre, technologie, propagande et souveraineté se brouillent, la figure du martyr deviendra plus mobile encore. Le mort de la guerre classique ne disparaîtra pas ; il sera rejoint par le mort de la guerre diffuse. (Khamenei.ir) Conclusion : ce que les régimes autoritaires demandent à leurs morts Au fond, la martyrologie autoritaire répond à un rêve ancien du pouvoir : faire en sorte que les morts continuent à gouverner les vivants. Elle offre au régime une réserve de majesté, une profondeur de champ morale, une langue de l’honneur, un carburant pour la mobilisation, une excuse pour la répression, un voile pour ses propres fautes, et parfois une consolation réelle pour les familles endeuillées. C’est pourquoi elle résiste si bien au temps. Elle parle à ce qu’il y a de plus noble chez les sociétés — la fidélité, le souvenir, le respect des sacrifices — et détourne ces vertus vers l’exigence d’obéissance. Son efficacité tient à cette ambiguïté même. (Cambridge University Press & Assessment) La tâche critique n’est donc pas de mépriser les morts ni de rire des rituels, mais de défendre une règle simple et difficile : aucun pouvoir n’a le droit de monopoliser la signification du sacrifice. Une société libre peut honorer ses morts sans leur faire dicter la ligne officielle ; elle peut reconnaître le courage sans sacraliser l’État ; elle peut se souvenir sans se livrer ; elle peut pleurer sans obéir. Tout l’enjeu est là. Car lorsqu’un régime réussit à faire croire que discuter ses choix revient à trahir ses martyrs, il a déjà conquis beaucoup plus que l’espace public : il a occupé l’intime, le deuil, la conscience morale elle-même. Et c’est peut-être là, dans cette colonisation intérieure, que réside la forme la plus achevée de l’autoritarisme. (Cambridge University Press & Assessment) SOURCES Travaux conceptuels sur martyre, religion politique, victimisation collective et mémoire civique : (JSTOR) Italie fasciste : Enciclopedia Italiana et synthèses Treccani sur les martyrs fascistes et les rituels fascistes : (Treccani) Allemagne nazie : Deutsches Historisches Museum et Bundeszentrale für politische Bildung sur Horst Wessel, Wilhelm Gustloff, le culte héroïque et les “témoins de sang” : (Deutsches Historisches Museum (DHM)) Monde bolchevique et soviétique : Académie des sciences de Russie et travaux sur le culte de Lénine : (onsras.ru) Japon impérial et Yasukuni : site officiel du sanctuaire et analyses japonaises sur son rôle mémoriel : (yasukuni.or.jp) Russie contemporaine : Kremlin, gouvernement russe, loi contre la réhabilitation du nazisme, OVD-Info, Reuters, AP : (en.kremlin.ru) Iran contemporain : Khamenei.ir, IRNA, Mehr, Fondation des martyrs et culture de la Défense sacrée : (Khamenei.ir) Chine contemporaine : gouvernement chinois, Cour populaire suprême, Parquet populaire suprême, SCIO, Xinhua : (english.court.gov.cn) Corée du Nord contemporaine : KCNA Watch, Reuters, AP : (KCNA Watch) Turquie post-2016 : Direction turque de la communication, TRT World, ministère turc des Affaires étrangères : (İletişim Başkanlığı) Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime Chargement… Similaire Idées International