L’économie du Venezuela pierre.reynaud, 27 octobre 2025 INTERNATIONAL. Octobre 2025. Le Venezuela a retrouvé, pour la première fois depuis des années, une respiration économique : les exportations de pétrole reviennent au-delà du million de barils par jour certains mois, mais sous l’ombre portée d’un régime de sanctions à nouveau resserré au printemps 2024 puis partiellement modulé à l’été 2025. L’inflation a quitté l’hyperespace mais reste à trois chiffres, les ménages vivent dans une dollarisation de fait, et l’emblématique raffinerie américaine Citgo est prise dans une bataille judiciaire où se rejoue un morceau de souveraineté financière. Le gouvernement invoque la résilience, les économistes rappellent l’effondrement du PIB depuis 2013, les voisins absorbent l’exode. Entre vents de reprise et courants contraires, l’économie vénézuélienne cherche son cap. (Reuters) Dans un bodegón (épicerie en devises) du quartier de Chacao, à Caracas, la caissière passe les produits en silence : lait en poudre, pâtes italiennes, savon. Les prix sont affichés en dollars, mais le règlement peut se faire en bolivars au taux du jour de la Banque centrale, depuis la « bolívar digital » (bolívar numérique) entrée en vigueur en 2021 — une monnaie recomposée après deux reconfigurations monétaires en trois ans. Autour, les conversations glissent sur la production pétrolière qui remonte, les coupures d’électricité qui diminuent sans disparaître, et cette impression étrange de vivre dans un pays où la monnaie nationale a perdu son autorité symbolique. Ce magasin, comme tant d’autres, est l’image du compromis social improvisé : un secteur privé de survie, une économie d’imports et de transferts en dollars, et un État qui gère au plus près ses flux pétroliers et ses marges diplomatiques. (Reuters) Carte d’ensemble Le Venezuela demeure un géant d’hydrocarbures aux pieds d’argile. Il possède les plus vastes réserves prouvées de pétrole au monde — autour de 303 milliards de barils, pour l’essentiel des bruts extra-lourds de la ceinture de l’Orénoque — mais sa production reste modeste au regard de ce potentiel : près d’un million de barils/jour en moyenne en 2024, et des pointes dépassant le million courant 2025, loin des 3 millions/jour d’il y a quinze ans. La reprise récente tient à des licences ciblées accordées à des partenaires étrangers, avant que Washington ne laisse expirer la « General License 44 » en avril 2024, puis n’ajuste de nouveau l’architecture d’autorisations en 2025, notamment pour Chevron. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et l’Agence américaine de l’énergie (EIA) confirment ce contraste : richesse souterraine colossale, production réelle contrainte. (eia.gov) Ce régime de sanctions et d’exemptions explique une part de la géographie commerciale : l’Asie — au premier chef la Chine — absorbe la majorité des cargaisons, tandis que les fenêtres vers l’Europe et les États-Unis s’ouvrent et se referment selon la saison diplomatique. Les revenus d’exportation de PDVSA (Petróleos de Venezuela, S.A., la compagnie nationale) ont ainsi bondi en 2024 (17,5 milliards de dollars selon des documents consultés), sans restaurer l’ancienne puissance fiscale de la rente. (Reuters) Sur le plan macroéconomique, l’effondrement du PIB réel dépasse 75 % entre 2013 et 2021, la plus forte contraction d’un pays hors guerre récente ; l’économie a cessé de chuter en 2021-2022 et a connu un modeste rebond en 2023, mais la trajectoire reste fragile. L’inflation s’est éloignée de l’hyperinflation de 2018-2019, tout en demeurant, selon les projections internationales de l’automne 2025, la plus élevée de la région, à près de 270 %. Ces chiffres dessinent une économie qui s’est rétrécie, puis stabilisée par dollarisation de fait, sans retisser encore un régime de croissance soutenable. (eLibrary IMF) Enfin, la géographie humaine pèse : près de huit millions de Vénézuéliens vivent à l’étranger, recomposant flux financiers et compétences, tandis que l’enquête ENCOVI de l’UCAB montre une baisse de l’extrême pauvreté en 2024 mais des inégalités et vulnérabilités toujours élevées. Cette recomposition démographique et sociale est l’arrière-plan de tout scénario économique. (unhcr.org) Acteurs & intérêts Le premier acteur est l’État-pétrolier — PDVSA comme bras industriel, le ministère des Finances et la Banque centrale (BCV) comme bras budgétaire et monétaire. Leur intérêt stratégique est d’augmenter la production et la qualité des recettes sans renoncer au contrôle politique du secteur : d’où l’usage de coentreprises avec des majors (Chevron, Eni, Repsol, Maurel & Prom) sous licences, et l’ouverture calibrée de certaines opérations d’importation de diluants, de services et d’équipement. L’enjeu, à court terme, tient à la continuité de ces autorisations ; à moyen terme, au retour d’investissements massifs et au bouclage d’une restructuration de dette encore embryonnaire. (Reuters) Deuxième acteur : le réseau de créanciers internationaux — détenteurs d’obligations souveraines et de titres PDVSA — qui attend une solution à la défaillance (défaut) de 2017 sur environ 60 milliards de dollars de dette de marché. Les règles du droit de New York, les délais de prescription, la mosaïque de jugements et les contentieux liés aux expropriations compliquent la donne. Les décisions judiciaires récentes sur les titres PDVSA 2020 et la procédure d’enchères visant PDV Holding (maison-mère de Citgo) ont redessiné le rapport de force : chaque avancée juridique sur Citgo — actif stratégique — infléchit la négociation. (Reuters) Troisième acteur : les voisins et partenaires. La Colombie, le Brésil et les îles des Caraïbes subissent et organisent l’accueil de migrants, négocient leur sécurité énergétique et encouragent une normalisation économique chez leur voisin oriental. Guyana, au nord, change l’équilibre régional : ses gisements offshore ont porté la production autour de 650 000 à 685 000 barils/jour en 2025 et pourraient dépasser 900 000 fin 2025 avec la mise en service d’un quatrième navire de production. La comparaison est crue : là où Guyana décolle, le Venezuela remonte lentement sa pente. (Reuters) Quatrième acteur : la société vénézuélienne elle-même, recomposée par l’exode, la dollarisation et la précarité des services publics. L’ENCOVI 2024 relève le recul de la pauvreté extrême mais fixe la persistance d’une pauvreté multidimensionnelle supérieure à 50 % et une inégalité de revenus croissante ; l’école ne récupère pas pleinement ses effectifs, les emplois formels restent rares, et les filets de protection sociale sont minces. Ces contraintes alimentent un cercle qui restreint la demande intérieure autant qu’il fragilise le capital humain. (elucabista.com) Mécanismes & contraintes Le mécanisme monétaire a changé de nature. Après la reconversión monetaria (reconversion monétaire) de 2018 — retrait de cinq zéros — et celle de 2021 — retrait de six zéros et naissance du « bolívar digital » —, la monnaie nationale n’a pas retrouvé sa fonction d’ancrage. La dollarisation informelle s’est imposée : prix listés en dollars, paiements hybrides, salaires partiellement indexés. Cela a permis de casser l’hyperinflation mais au prix d’une segmentation sociale et d’une politique monétaire dévitalisée. (Reuters) Le mécanisme pétrolier est doublement contraint. D’un côté, la géologie (brut extra-lourd) exige diluants, upgrading, maintenance et une logistique fine ; de l’autre, les sanctions modulent en temps réel la liste des acheteurs, les modalités de paiement et l’accès aux services. La décision américaine de laisser expirer la GL 44 en avril 2024, remplacée par une licence de cessation progressive puis par des autorisations restreintes, a prouvé la dépendance du cycle pétrolier aux signaux politiques. Dans le même temps, la Chine demeure l’aspirateur de dernier ressort, tandis que l’Europe et les États-Unis rouvrent par intermittences. (ofac.treasury.gov) L’électricité demeure la plus matérielle des contraintes. La part de l’hydroélectricité (Guri et le complexe du Caroní) expose le pays aux caprices hydrologiques ; les grands black-out de 2019 ont marqué les mémoires et rappelé la vétusté des réseaux. La lente amélioration depuis 2021 ne gomme pas le risque : l’industrie, la distribution et les ménages vivent avec une marge réduite. Chaque dollar de recettes pétrolières non dédié à l’entretien du système électrique est un pari contre la productivité globale. (eia.gov) La greffe sociale de la dollarisation a un coût politique : elle produit une économie duale où coexistent un secteur importateur en devises — commerces, logistique, restauration, bodegones (épiceries en devises) — et une majorité captive des salaires en bolivars. Le résultat est une croissance sans inclusion, fragile car sensible au moindre resserrement du change et aux ruptures d’importation. Le soubresaut de 2024-2025 illustre ce caractère : une amélioration palpable de l’offre dans les grandes villes, mais des poches rurales, industrielles et administratives à la peine. (Reuters) La mémoire des faillites structure les anticipations. On retient trois chocs : le « Viernes negro » (Vendredi noir) de 1983 et la fin d’un change stable ; la crise bancaire de 1994-1995 qui emporta la moitié du système ; et la défaillance de 2017 sur la dette internationale, encore non réglée. À cela s’ajoutent les épisodes d’hyperinflation (2018-2019) et les reconversions monétaires, autant de rappels que la rente ne suffit pas à garantir une trajectoire. (manifold.bfi.uchicago.edu) Trois futurs plausibles 1) La normalisation contrainte. Le premier futur est celui d’un pétrole « sous licence » : une production stabilisée entre 0,9 et 1,2 million de barils/jour grâce aux coentreprises actives, une commercialisation majoritairement tournée vers l’Asie, un système de paiements contournant soigneusement les interdits, et une politique budgétaire de précaution. Dans ce scénario, l’inflation reflue sans disparaître ; la pauvreté recule lentement ; la croissance tient à l’investissement de maintenance et à la hausse graduelle des volumes. Les tribunaux américains tranchent par morceaux dans le dossier Citgo, les créanciers se préparent à une restructuration mais attendent un signal politique durable. C’est la voie étroite : elle évite la rechute, sans promettre l’envol. (Reuters) 2) Le redressement négocié. Le deuxième futur suppose une détente diplomatique suffisamment solide pour rouvrir des flux financiers et relancer un plan de restructuration de dette crédible. Les obligataires — publics et PDVSA — s’alignent sur un schéma d’échange (swap, échange) et de décote (haircut, réduction de valeur) avec clauses d’indexation sur les recettes pétrolières ; les sanctions s’allègent de façon vérifiable ; un paquet d’investissements se met en place dans l’Orénoque, l’électricité, les terminaux et la pétrochimie. Dans ce cadre, la croissance pourrait repasser durablement en territoire positif, l’inflation revenir double-digit, et la diaspora jouer un rôle de retour de compétences. Mais ce futur exige un contrat politique que ni les urnes ni la rue n’ont scellé pour l’instant. (Reuters) 3) La rechute et la fragmentation. Le troisième futur est celui d’une re-sanction durable, la judiciarisation agressive des actifs extérieurs (Citgo), et l’essoufflement des coentreprises. La production retomberait sous 800 000 barils/jour, l’inflation demeurerait irrésistible faute d’ancrage crédible, la dollarisation perdrait son fragile équilibre, et l’exode reprendrait. La comparaison régionale, cruelle, s’accentuerait : Guyana caperait à 900 000 barils/jour et plus, Colombie tiendrait sa trajectoire de croissance modérée et d’inflation contenue, Argentine sortirait de son épisode d’hyperinflation tandis que le Venezuela y resterait piégé à haut niveau. Ce futur, possible mais pas nécessaire, correspond à l’incapacité de stabiliser les règles du jeu. (Reuters) Ce qui tranchera (indicateurs) Production pétrolière moyenne : l’aiguille politique-économique pivotera à 1 million de barils/jour. Au-dessous, l’équation budgétaire reste asphyxiée ; au-dessus et au-delà de 1,2 million, les réparations d’actifs et l’approvisionnement en diluants ont trouvé un rythme. Le suivi mensuel des expéditions (vers l’Asie surtout) et la lecture des licences américaines seront décisifs. (Reuters) Inflation annuelle : un recul sous 150 % serait un signal de normalisation monétaire ; un maintien autour de 250-300 % prolongerait la dollarisation défensive et la défiance. Les projections 2025 placent encore le pays en tête régionale, très loin des niveaux de la Colombie ou du Pérou. (IMF) Revenus pétroliers d’exportation : l’ordre de grandeur 15-20 milliards de dollars en 2024 doit se confirmer en 2025 malgré les à-coups réglementaires, faute de quoi l’État perdra son principal carburant budgétaire et social. (Reuters) Pauvreté et vulnérabilité (ENCOVI) : la poursuite de la baisse de la pauvreté extrême et l’érosion de la pauvreté multidimensionnelle au-dessous de 50 % indiqueraient que la reprise touche les ménages les plus fragiles. Inversement, une remontée traduirait une reprise en trompe-l’œil. (elucabista.com) Exode : une stabilisation du nombre de Vénézuéliens à l’étranger autour de 7,5-8 millions — voire un reflux — signifierait que les opportunités internes regagnent en crédibilité. À l’inverse, l’accélération des traversées vers le Sud et le Nord du continent indiquerait que la reprise n’irrigue pas la société. (unhcr.org) Dossier Citgo et dette : un jalon juridique majeur (partage des produits de vente, reconnaissance ou non de certaines sûretés) peut faire basculer la dynamique de négociation. Un calendrier clair de restructuration — et non des annonces sans suite — sera l’autre boussole. (Reuters) Électricité : la réduction mesurable des délestages et la mise à niveau du système de transmission (y compris la dépendance hydraulique à Guri) conditionnent la productivité. Sans courant fiable, pas de réindustrialisation possible. (eia.gov) Conclusion claire Le Venezuela est entré dans une ère de réalisme économique. Les chiffres essentiels disent la vérité nue : un pays immensément riche en pétrole, mais appauvri par une décennie perdue ; une production qui remonte sous contraintes, une inflation encore hors normes, une dollarisation qui stabilise sans réparer. Les allègements ciblés de sanctions ont offert un sas, dont la fermeture partielle en 2024 a rappelé la prééminence du politique sur l’économique. À l’horizon, trois routes : la voie étroite d’une normalisation contrainte ; l’autoroute d’un redressement négocié sous condition politique et juridique ; ou le ravin d’une rechute. Ce qui tranchera, au-delà des barrels per day (barils par jour) et des courbes d’inflation, c’est l’aptitude du pays à refaire contrat : un contrat électrique (courant continu), un contrat financier (dette réglée et crédibilité retrouvée), un contrat pétrolier (règles stables et investissements), un contrat social (pauvreté et inégalités effectivement réduites). Alors, le bodegón de Chacao affichera des prix qui ne diront plus la défiance, mais la patience d’un retour en économie normale — une économie où le bolívar puisse redevenir un signe de valeur, et où la prospérité ne dépende plus d’un communiqué sur les licences, mais d’ateliers, de ports, d’écoles et de réseaux qui fonctionnent. SOURCES OPEC, « Annual Statistical Bulletin » (édition 2025) — données sur les réserves et la production. (opec.org) U.S. Energy Information Administration (EIA), « Country Analysis Brief: Venezuela » (février 2024) — réserves prouvées, structure énergétique, contraintes. (eia.gov) Reuters, « Venezuela’s PDVSA oil sales abroad hit $17.5 billion in 2024 as exports jump » (11 juillet 2025). (Reuters) U.S. Department of the Treasury, OFAC, « FAQ Related to the Suspension of Certain U.S. Sanctions with Respect to Venezuela » / GL 44A (avril 2024) et archive des licences (mai 2024). (ofac.treasury.gov) Reuters, « U.S. broadly eases Venezuela oil sanctions after election deal » (18 octobre 2023) ; « Chevron granted restricted U.S. license to operate in Venezuela » (30 juillet 2025). (Reuters) Fonds monétaire international (FMI), World Economic Outlook (octobre 2025) — inflation comparée, profils pays. (IMF) UNHCR / R4V, « Refugees and Migrants from Venezuela » (mai–juillet 2025) — données d’exode. (r4v.info) ENCOVI 2024 (UCAB) — billets et synthèses : « Persisten pobreza, desigualdad… » (avril 2025) ; site du projet. (elucabista.com) Council on Foreign Relations, « Venezuela: The Rise and Fall of a Petrostate » (mise à jour 2024–2025). (Council on Foreign Relations) Reuters, « Venezuela default ruled by trade group after bond payment delays » (16 novembre 2017) ; « Bondholders hire legal advisors for restructuring » (25 juin 2024). (Reuters) Harvard/Chicago — A Monetary and Fiscal History of Latin America (chapitres Venezuela) ; documentation sur le « Viernes negro » (1983). (manifold.bfi.uchicago.edu) Études académiques sur la crise bancaire 1994-1995 : « A chronicle of a Latin American country financial crash ». (saber.ucv.ve) Reuters & Houston Chronicle, série 2025 sur Guyana (production 620–685 kb/j, quatrième FPSO) — comparaisons régionales. (Reuters) Reuters, « U.S. to reimpose oil sanctions on Venezuela… » (avril 2024) — échéances et conditions. (Reuters) (Des sources supplémentaires — ECLAC/CEPALSTAT et DataMapper FMI — ont été consultées pour recouper les ordres de grandeur du PIB, sans publication chiffrée officielle récente et exhaustive du côté vénézuélien.) (statistics.cepal.org) Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime Chargement… Similaire International