Le Premier ministre Mark Carney n’est-il pas en train de promouvoir les idées libérales et pacifiques de Montesquieu et de John Locke sur la scène diplomatique mondiale ? pierre.reynaud, 26 janvier 202625 janvier 2026 EXPLAINER. Depuis le Forum de Davos, une phrase du Premier ministre Mark Carney revient comme un écho utile : nous ne vivons pas une transition, mais une rupture. La diplomatie, dans ce climat, n’a plus le luxe d’être un rituel : elle redevient un art de tenir ensemble des intérêts, des valeurs et des rapports de force. C’est dans cette zone grise que certains observateurs voient ressurgir, sans les noms, deux vieux esprits européens philosophes — Montesquieu et Locke — comme si l’époque obligeait les démocraties à relire leurs propres fondations pour parler au monde sans naïveté, mais sans cynisme. Parler d’un Premier ministre montesquieuien ou lockéen n’est évidemment pas dire qu’il cite ces auteurs dans ses discours. C’est poser une question de famille d’idées : gouverner à l’extérieur comme on prétend gouverner à l’intérieur, par des règles, des contre-pouvoirs, des droits, des contrats, et une préférence structurelle pour la paix (paix libérale : hypothèse selon laquelle des régimes fondés sur des droits et des institutions ont davantage d’incitations à coopérer qu’à conquérir). Or, Mark Carney, Premier ministre du Canada depuis mars 2025, est un profil rare : économiste, ancien gouverneur de banque centrale, ancien envoyé spécial des Nations unies (Organisation des Nations Unies, ONU) pour le climat et la finance, arrivé au pouvoir avec une grammaire de stabilité et de crédibilité plutôt que de tribune partisane. (pm.gc.ca) Les ordres de grandeur cadrent la scène : le Canada compte environ 41,6 millions d’habitants (octobre 2025) et pèse autour de 2 173 milliards US$ de produit intérieur brut (PIB) nominal en 2024 selon le Fonds monétaire international (FMI). Dans le commerce, son voisin américain reste la gravité principale : les échanges de biens entre les États-Unis et le Canada atteignent environ 761,8 milliards US$ en 2024, et plus de 75 % des exportations canadiennes de marchandises vont vers les États-Unis selon Exportation et développement Canada (EDC, organisme public). Ces dépendances ne font pas de la diplomatie une option morale ; elles en font un métier de plomberie — où l’idéalisme sans tuyaux finit souvent en fuite. (Statistique Canada) Historique Premier jalon : mars 2025, l’entrée de Carney à Rideau Hall (résidence officielle du Premier ministre) et le choix d’un récit de gouvernement centré sur la souveraineté et l’économie. Le site du Premier ministre insiste sur une mission de « défendre la souveraineté » et de « bâtir l’économie la plus forte du G7 (Groupe des Sept) ». Cette mise en avant n’est pas décorative : elle annonce une diplomatie où le commerce et la sécurité sont déjà des mots de politique étrangère. (pm.gc.ca) Deuxième jalon : 2025-2026, l’accélération des débats occidentaux sur l’ordre international fondé sur des règles (ordre international fondé sur des règles : ensemble d’institutions, normes et procédures — ONU, Organisation mondiale du commerce, OMC — censées limiter l’arbitraire). À Davos, Carney affirme que le marché de cette fiction ne fonctionne plus : les grandes puissances utilisent l’intégration économique comme une arme, les droits comme un vocabulaire à géométrie variable, et les institutions multilatérales comme un décor fragilisé. Il ne plaide pas pour une sortie de l’ordre ; il plaide pour cesser d’en prononcer le nom comme une formule magique, et reconstruire des coalitions qui agissent dossier par dossier. (pm.gc.ca) Troisième jalon : janvier 2026, la traduction diplomatique concrète de la thèse des « puissances moyennes » (puissance moyenne : État suffisamment riche et stable pour peser, mais pas assez dominant pour imposer seul). Reuters rapporte un déplacement annoncé en Australie, avec un discours au Parlement, dans une logique explicite de coordination entre pays « du milieu » face aux pressions tarifaires et aux leviers coercitifs des plus forts. Dans le même temps, la tension commerciale avec Washington monte d’un cran, ce qui rappelle la leçon la plus simple de la paix : elle a besoin d’une économie respirable, et d’alliances qui ne se réduisent pas à l’habitude. (Reuters) Mécanismes Le levier économique : chez Montesquieu, le commerce a une vertu politique parce qu’il circule, échappe aux souverains trop violents, et adoucit les mœurs (doux commerce : idée que l’échange incite à la modération, car il rend le gain plus rationnel que la conquête). La Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle ce lien entre commerce, liberté et limites du pouvoir. À Davos, Carney parle précisément de chaînes d’approvisionnement, de corridors commerciaux, de minerais critiques, et de diversification — non comme un fétichisme technique, mais comme condition matérielle d’une diplomatie honnête : on ne tient pas une position de principe si l’on dépend, pour vivre, d’une seule porte d’entrée. Le vocabulaire change, l’architecture reste : substituer à la conquête un intérêt durable à la coopération. (Encyclopédie de Platon) Le levier juridique : Locke n’écrit pas une diplomatie au sens moderne, mais une théorie de la légitimité : droits naturels (droits naturels : droits fondés avant la loi positive), consentement, gouvernement limité, séparation des fonctions. La Stanford Encyclopedia of Philosophy souligne ce cœur : vie, liberté, propriété, et droit de résistance si l’État trahit sa mission. Carney, dans son discours, fixe la ligne d’un réalisme de principes — values-based realism (réalisme fondé sur les valeurs) — en citant explicitement la souveraineté, l’intégrité territoriale, la Charte de l’ONU et les droits humains comme socle, tout en acceptant que tous les partenaires ne partagent pas ces valeurs. C’est très lockéen au sens où la règle n’abolit pas le conflit ; elle le rend justiciable, discutable, encadré — et donc, en principe, moins meurtrier. (Encyclopédie de Platon) Le levier technique : la nouveauté est moins philosophique que méthodologique. Carney décrit une diplomatie de « géométrie variable » (géométrie variable : coalitions particulières adaptées à chaque problème) et une densification des liens entre puissances moyennes, pour éviter la négociation bilatérale en position de faiblesse. Sa formule — « If you are not at the table, you are on the menu » (« si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ») — dit avec un humour sombre ce que Montesquieu appelait déjà la nécessité de limiter l’arbitraire : quand le fort n’a pas de frein, le faible cherche des règles, ou des amis, ou des murs. La technique, ici, est un substitut de constitution internationale : ce que la loi mondiale ne garantit plus, les réseaux doivent le rendre coûteux à violer. (World Economic Forum) Trois scénarios Scénario 1 : la promotion réussie d’un libéralisme de coalition. Hypothèse : les puissances moyennes (Canada, Australie, les pays de l’Union européenne) s’alignent sur des standards communs, multiplient des accords ciblés, et recréent des mécanismes d’arbitrage crédibles là où l’OMC ou certaines enceintes patinent. Sensibilité : ce scénario dépend de la cohérence entre discours et pratique — notamment l’application symétrique des principes, que Carney revendique, alliés compris. Il dépend aussi d’une capacité à tenir la promesse toute montesquieuienne : faire du commerce une incitation à la paix, pas une arme. (World Economic Forum) Scénario 2 : un libéralisme de forteresse, pacifique de nom, nerveux de fait. Hypothèse : la recherche d’autonomie stratégique (autonomie stratégique : réduction des vulnérabilités critiques) bascule vers la suspicion généralisée, le protectionnisme et la fragmentation des normes — ce que tend à promouvoir le Président Donald Trump par ailleurs ailleurs. La paix subsiste, mais comme silence armé : on ne se bat pas, on se bloque. Sensibilité : l’économie tranche vite ; si la dépendance commerciale au marché américain redevient un instrument de coercition durable, la tentation de la forteresse monte, même chez les gouvernements qui aiment les principes. (World Economic Forum) Scénario 3 : le retour du grand partage, où la philosophie sert surtout à se donner du courage. Hypothèse : la rivalité entre les États-Unis et la Chine structure tout, et les puissances moyennes sont sommées de choisir, dossier par dossier, sans espace véritable pour un « troisième chemin ». La rhétorique des droits demeure, mais devient un langage d’alliance plus qu’un langage universel. Sensibilité : ce scénario dépend d’événements déclencheurs (droits de douane massifs, crises de sécurité, escalades régionales) et de la capacité des institutions intérieures à absorber la polarisation. Locke, ici, n’est plus un programme ; il devient une clause de conscience. (Reuters) Ce qu’on sait On sait que Carney, à Davos, n’a pas invoqué explicitement Montesquieu ni Locke : il cite plutôt les références utiles du moment — Havel, Thucydide et un « réalisme fondé sur les valeurs ». Mais on sait aussi que ses axes — droits humains, souveraineté, interdiction de l’usage de la force hors Charte de l’ONU, coalitions de puissances moyennes, commerce comme infrastructure de sécurité — correspondent à une grammaire libérale classique : limiter l’arbitraire, préférer la règle au coup, préférer l’intérêt durable à la prise rapide, commercer pour adoucir les relations. Et l’on sait que le contexte matériel du Canada (dépendance commerciale, voisinage américain, enjeux de minerais critiques) rend cette grammaire immédiatement diplomatique, presque comptable, donc testable. (pm.gc.ca) Ce qu’on ignore On ignore si cette promotion d’un libéralisme pacifique est un moment rhétorique ou une doctrine qui survivra aux crises. On ignore surtout la capacité réelle des puissances moyennes à fabriquer des contraintes quand les grandes puissances préfèrent les leviers. Montesquieu croyait au commerce tant qu’il n’était pas capturé par la conquête ; notre époque invente le commerce coercitif, et oblige à réécrire la thèse du doux commerce en termes de résilience. Enfin, on ignore le point le plus délicat : si « vivre dans la vérité », selon Carney, signifie dire que l’ordre ancien ne revient pas, quel récit commun offrira-t-on à ceux qui n’ont ni la taille d’un empire, ni la sécurité d’une île, ni le luxe de l’innocence ? (Encyclopédie de Platon) Tableau de bord Premier indicateur : la part des exportations de marchandises canadiennes allant vers les États-Unis, car c’est la jauge la plus directe de vulnérabilité politique. Deuxième indicateur : l’état des accords et “clubs” sur les minerais critiques (minerais critiques : ressources indispensables aux technologies et à la défense), puisqu’ils matérialisent la coalition des puissances moyennes. Troisième indicateur : la dynamique tarifaire et les mesures de rétorsion, qui disent si la “forteresse” gagne sur l’échange. Quatrième indicateur : l’évolution des engagements de défense (en part de PIB) et des coopérations industrielles, car une paix libérale sans capacité de dissuasion devient une belle phrase. Cinquième indicateur : la qualité d’application des principes “aux alliés comme aux rivaux”, observable dans les votes, les sanctions et les positions juridiques publiques. SOURCES Prime Minister of Canada | About: The Right Honourable Mark Carney, Prime Minister of Canada | https://www.pm.gc.ca/en/about | 25 janvier 2026 Prime Minister of Canada | “Principled and pragmatic: Canada’s path” — Prime Minister Carney addresses the World Economic Forum Annual Meeting (texte) | https://www.pm.gc.ca/en/news/speeches/2026/01/20/principled-and-pragmatic-canadas-path-prime-minister-carney-addresses | 25 janvier 2026 World Economic Forum | Davos 2026: Special address by Mark Carney, Prime Minister of Canada (transcription) | https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-by-mark-carney-prime-minister-of-canada/ | 25 janvier 2026 Reuters | Canada’s Carney to visit Australia in March | https://www.reuters.com/world/americas/canadas-carney-visit-australia-march-2026-01-24/ | 25 janvier 2026 Reuters | Trump threatens Canada with 100% tariff over pending trade deal with China | https://www.reuters.com/world/china/trump-threatens-canada-with-100-tariff-over-possible-deal-with-china-2026-01-24/ | 25 janvier 2026 Stanford Encyclopedia of Philosophy | Baron de Montesquieu, Charles-Louis de Secondat | https://plato.stanford.edu/entries/montesquieu/ | 25 janvier 2026 Stanford Encyclopedia of Philosophy | Locke’s Political Philosophy | https://plato.stanford.edu/entries/locke-political/ | 25 janvier 2026 Statistics Canada | Canada’s population estimates, third quarter 2025 | https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/251217/dq251217b-eng.htm | 25 janvier 2026 IMF | Canada: Staff Concluding Statement of the 2025 Article IV Mission | https://www.imf.org/en/news/articles/2025/12/05/cs-canada-staff-concluding-statement-of-the-2025-article-iv-mission | 25 janvier 2026 Office of the United States Trade Representative | Canada (U.S. total goods trade with Canada) | https://ustr.gov/countries-regions/americas/canada | 25 janvier 2026 Export Development Canada | U.S. tariffs: Costs for Canadian exporters | https://www.edc.ca/en/article/us-tariffs-costs.html | 25 janvier 2026 Carnegie Endowment for International Peace | The Middle Power Moment | https://carnegieendowment.org/research/2026/01/the-middle-power-moment?lang=en | 25 janvier 2026 Financial Times | Middle powers may miss the global order more than they think | https://www.ft.com/content/647d375b-26f6-4bf3-ac68-175558ba6ab0 | 25 janvier 2026 Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime Chargement… Similaire Idées International Politique