D’où vient la fête d’Halloween ? pierre.reynaud, 31 octobre 2025 INTERNATIONAL. Le 31 octobre 2025 tombe un vendredi, et l’actualité s’illumine de citrouilles : des défilés géants paradent à Mexico, Derry revendique son titre de « capitale » européenne, et les commerces américains tablent sur un nouveau record de dépenses. À l’heure où l’on ressort les déguisements et où les écoles françaises s’interrogent encore sur l’opportunité d’organiser des fêtes d’« Halloween », la même question revient, obstinée comme une nuit sans lune : d’où vient exactement cette célébration polymorphe, tantôt celtique, tantôt chrétienne, tantôt commerciale ? La réponse n’est pas un conte, mais une histoire à strates — une géologie de rites, de migrations et d’industries culturelles qui, du monde gaélique aux supermarchés contemporains, ont lentement façonné une « fête de seuil ». La flamme d’une jack-o’-lantern — « lanterne de Jack » — grésille sur le rebord d’une fenêtre. Dans la rue, des enfants passent en trick-or-treat — « friandises ou farces » — pendant que, loin de là, les pentes de l’Irlande se souviennent de Oíche Shamhna — « nuit de Samhain ». Entre ces scènes contemporaines et ces souvenirs anciens se dessine une continuité fragile : le goût humain pour les passages, la mémoire des morts et les masques que l’on enfile pour apprivoiser la peur. Halloween est d’abord une expérience du seuil — entre saisons, entre vivants et morts, entre cultures. (Encyclopedia Britannica) Carte d’ensemble L’étymologie est un fil d’Ariane. Le mot anglais Halloween vient de All Hallows’ Eve — « veille de la Toussaint ». La Toussaint occidentale, célébrée le 1er novembre, s’est imposée progressivement à partir du VIIIᵉ-IXᵉ siècle, par une série de décisions liturgiques qui déplacent la fête des saints de mai à novembre, probablement sous l’influence de la dédicace par le pape Grégoire III d’un oratoire à « tous les saints » et de la généralisation par Grégoire IV. La veille de cette solennité devint All Hallows’ Eve — d’où Halloween. Mais ce calendrier chrétien recouvrait déjà des usages plus anciens : Samhain — « fin de l’été » — marquait chez les Gaëls le basculement dans la saison sombre, un temps de récolte, de feu, d’augures et d’histoires où la frontière des mondes se faisait poreuse. Deux couches — celtique et chrétienne — se superposent donc sans se confondre. (Encyclopedia Britannica) Cette stratigraphie explique la diversité des formes. Dans le monde anglo-celtique, on connaît guising — « déguisement » — et mumming — « momerie » —, ces tournées costumées où l’on chante et joue pour obtenir un présent ; on connaît aussi souling — « quête pour les âmes » — où l’on prie pour les défunts. Le XIXᵉ siècle transporte ces usages en Amérique du Nord avec les migrations irlandaises et écossaises ; le XXᵉ en fixe l’imaginaire : l’urbanisation, la banlieue pavillonnaire et la publicité codifient la tournée des enfants, la jack-o’-lantern devient citrouille, et le cinéma fabrique le bestiaire. Ce que nous appelons aujourd’hui « Halloween » n’est ni purement païen, ni purement chrétien, ni même purement américain : c’est un palimpseste. (Encyclopedia Britannica) Acteurs & intérêts Qui parle à travers cette fête ? Les Églises d’abord, pour lesquelles Allhallowtide — « Triduum de la Toussaint » — articule veille, fête des saints et commémoration des fidèles défunts. La théologie n’annule pas la peur, elle l’apaise par la mémoire. Les communautés néo-païennes y voient la survivance d’un rite saisonnier, Samhain, fortement reconstitué au XXᵉ siècle. Les industries culturelles et le commerce y perçoivent une machine symbolique à forte rentabilité : aux États-Unis, la fédération du commerce de détail anticipe pour 2025 un record de 13,1 milliards de dollars de dépenses, avec un panier moyen de 114,45 dollars par personne, tandis que la part de foyers décorant et se déguisant progresse. Les municipalités arbitrent entre convivialité et sécurité ; les musées et institutions patrimoniales, quant à eux, documentent la profondeur historique — du navet sculpté irlandais aux processions urbaines. (nrf.com) Les acteurs ne se limitent pas au monde anglophone. L’UNESCO reconnaît au Día de Muertos — « Jour des morts » — mexicain une valeur patrimoniale : c’est une fête syncrétique où l’héritage nahua rencontre le calendrier catholique. À Derry/Londonderry, la municipalité érige un festival devenu « plus grand d’Europe », fixant la tradition au cœur d’un récit local de paix et d’ouverture. Cette circulation des modèles — festival patrimonial au Mexique, fête urbaine en Irlande du Nord, soirée « quartier » en Amérique — montre qu’Halloween n’est pas un simple « produit américain », mais une plateforme rituelle que chaque région recompose. (ICH UNESCO) Mécanismes & contraintes Le mécanisme premier est celui du syncrétisme : les Églises médiévales reconfigurent des dates denses en significations saisonnières ; le peuple les habille de pratiques — feux, jeux, mets — que la modernité réinterprète. La contrainte originelle, c’est l’hiver : Samhain n’est pas d’abord une « fête des morts », mais un marque-page agricole et social, où l’on règle redevances et où l’on conjure les risques par la communauté et le feu. La christianisation n’efface pas ces structures — elle leur offre un langage différent et un calendrier commun, du 31 octobre au 2 novembre. (Encyclopedia Britannica) La seconde contrainte, contemporaine, est logistique et économique. Les filières agricoles et sucrières rythment nos symboles : les États-Unis ont récolté plus de 1,2 milliard de livres de citrouilles dans les six principaux États en 2023, l’Illinois pesant à lui seul environ 690 millions de livres — essentiellement pour la transformation — tandis que la valeur de la filière dépassait 274 millions de dollars en 2024. Cette matérialité du symbole explique autant la pérennité de la citrouille que la plasticité des formes (navets en Irlande, citrouilles en Amérique). (Service de Recherche Économique) La troisième contrainte est culturelle et politique : dans des pays de tradition catholique, la Toussaint demeure une solennité et un jour férié, qui n’épouse pas toujours le folklore d’Halloween ; au contraire, l’Irlande et l’Écosse entretiennent une mémoire plus organique des veillées de Oíche Shamhna — « nuit de Samhain » — où les púca — « esprits farceurs » — et le Aos Sí — « peuple des tertres » — peuplaient contes, pains de barmbrack — « brioche aux fruits » — et feux de colline. L’industrialisation américaine a simplifié ces textures en « codes » exportables — masques, citrouilles, bonbons. Ce n’est pas une « américanisation » pure, mais une standardisation d’un héritage composite. (RTE) Comparaisons régionales Comparer, c’est clarifier. Au Mexique, Día de Muertos — « Jour des morts » — n’est pas une décalque d’Halloween mais une constellation rituelle inscrite à l’UNESCO : autels, offrandes, visite aux tombes — syncrétisme entre cosmologies mésoaméricaines et catholicisme. À Mexico, le défilé urbain est récent — inspiré en partie par l’industrie du cinéma et désormais massivement suivi —, ce qui montre comment la modernité réinvente les formes sans renier le fond. En Irlande du Nord, « Derry Halloween » agrège folklore gaélique et fête de ville ; en Écosse et sur l’île de Man, guising et Hop-tu-Naa — « fête mannoise du 31 octobre » — rappellent une continuité vernaculaire. En France et en Italie, la Toussaint (Hallowmas) prévaut, tandis que des emprunts contemporains d’Halloween s’installent surtout dans les centres urbains et les parcs de loisirs. Partout, la même logique : une fête de la relation aux morts, colorée par des histoires locales. (ICH UNESCO) L’invention de symboles : du navet à la citrouille La jack-o’-lantern n’est pas née orange. En Irlande, on sculptait des navets (turnip — « navet ») et parfois des betteraves (beet — « betterave ») ; la légende de « Jack le Pingre » errant entre les mondes avec un charbon ardent dans un navet creux y donnait un sens. Les migrations ont transporté ce motif : en Amérique, la citrouille (pumpkin — « citrouille »), abondante et facile à creuser, remplace le navet ; les vitrines suivent. Les musées irlandais exposent encore ces « navets fantômes », miroir grinçant d’une Europe rurale. Le symbole n’est pas anodin : c’est la preuve matérielle d’une continuité remaniée. (National Museum of Ireland) La tournée : souling, guising, trick-or-treat Avant le trick-or-treat, il y eut la quête. Au Moyen Âge, souling — « quête pour les âmes » — invitait pauvres et enfants à solliciter pain ou gâteaux (soul cakes — « gâteaux des âmes ») contre des prières pour les défunts. En Écosse et en Irlande, guising — « déguisement » — exigeait un tour chanté, un poème, un jeu. Aux États-Unis, la forme se simplifie au XXᵉ siècle, portée par la suburbanisation, le baby-boom et l’essor des confiseries. Le cinéma — des Universal Monsters aux sagas contemporaines — achève de fixer l’imaginaire. La tournée d’aujourd’hui condense mille ans d’échange — de l’aumône à la friandise. (Encyclopedia Britannica) Trois futurs plausibles Premier futur : la mondialisation localisée. L’essor d’Halloween comme « format » exportable — décorations, citrouilles, trick-or-treat — continue, mais s’hybride avec les textures locales. On voit déjà le Mexique greffer un défilé urbain à un rituel intime ; l’Irlande faire de Oíche Shamhna un moteur touristique ; l’Asie urbaine adopter le costume plus que l’autel. Dans ce scénario, les États renforcent le soft power culturel et les villes orchestrent des festivals patrimoniaux. (Derry Halloween) Deuxième futur : la sobriété rituelle. Sous pression écologique et budgétaire, l’événement s’allège : costumes réutilisés, circuits courts pour les courges, décorations biodégradables, sobriété électrique, sécurité mieux planifiée. Les filières agricoles — citrouilles, pommes — y trouvent une vitrine locale ; les écoles privilégient la médiation (contes, cuisine) plutôt que la pure consommation. Les indicateurs agricoles et de consommation — prix, volumes, valeur — deviendraient des baromètres de sobriété plutôt que des records de surenchère. (Service de Recherche Économique) Troisième futur : la numérisation rituelle. Jeux en ligne, défilés filmés, avatars costumés et sécurité par signalement communautaire via applications créeront une « veillée mixte ». L’algorithme deviendra maître du frisson, recommandant costumes et playlists ; la géolocalisation organisera des parcours de quartier plus sûrs ; l’archivage numérique des traditions (fonds folkloriques, musées) nourrira une pédagogie augmentée. La tension entre « spectacle global » et « rite local » sera alors l’axe du débat. (The Library of Congress) Ce qui tranchera (indicateurs) Dépenses et participation. L’indicateur-reine demeure la dépense totale aux États-Unis : 13,1 milliards de dollars anticipés en 2025, record historique, et 114,45 dollars dépensés en moyenne par personne. La proportion de personnes déclarant célébrer tutoie 73 % selon plusieurs reprises du sondage, avec un niveau élevé de décorations (78 % des répondants) et de costumes (71 %), et 3,9 milliards affectés aux confiseries. Ces ratios disent la vigueur d’un cycle économique court, concentré sur une quinzaine de jours. (nrf.com) Agriculture-symbole. Côté citrouilles, les six principaux États américains ont franchi 1,2 milliard de livres en 2023, l’Illinois culminant à ~690 millions de livres ; la valeur de la filière a dépassé 274 millions de dollars en 2024. On peut suivre ici deux indicateurs utiles : le poids total produit (en livres) et la valeur en dollars. (Service de Recherche Économique) Affluences urbaines. Les festivals structurent des bassins de fréquentation : « Derry Halloween » revendique 100 000+ visiteurs par édition, avec des pointes de 25 000 par soirée ; à Mexico, le défilé du Día de Muertos attire régulièrement des foules de plusieurs centaines de milliers de personnes selon les autorités locales. La mesure d’affluence — et sa régularité — dira le potentiel touristique. (Derry Halloween) Patrimonialisation. L’inscription du Día de Muertos à l’UNESCO (2008) fournit un indicateur institutionnel : la protection patrimoniale de pratiques liées à la mémoire des morts et à la Toussaint. Cette reconnaissance internationale pèse sur les politiques culturelles, l’éducation et le tourisme. (ICH UNESCO) Conclusion claire D’où vient Halloween ? D’une sédimentation. Au fondement, Samhain — fin de l’été — et sa grammaire des seuils ; par-dessus, le christianisme occidental qui institue All Hallows’ Eve — veille de la Toussaint — et ordonne le temps des morts ; plus tard, les migrations qui transportent ces usages ; enfin, l’industrie et les villes qui en forgent un langage visuel commun. Les controverses — « païen » ou « chrétien », « américain » ou « européen » — s’évanouissent si l’on regarde la fête comme un continuum : une manière, chaque automne, de tenir ensemble la peur et la joie, la mémoire et le jeu. On peut donc dire ceci, en toute précision : Halloween n’est pas une importation ex nihilo, mais la métamorphose moderne d’un vieil art européen du passage, christianisé au Moyen Âge, mis en images par l’Amérique, et désormais réapproprié par les territoires — tandis que le Mexique rappelle, avec Día de Muertos, qu’honorer les défunts n’est jamais vraiment un commerce, mais un acte de culture et d’amour. Et si la flamme vacille au fond d’une citrouille, c’est parce qu’elle éclaire, encore et toujours, la même question : comment habiter la nuit sans l’oublier. SOURCES Encyclopaedia Britannica, « Halloween » (mise à jour 2025) (Encyclopedia Britannica) Encyclopaedia Britannica, « Where did Halloween come from? » et « Why do we celebrate Halloween? » (Encyclopedia Britannica) Encyclopaedia Britannica, « Samhain » et « History of Trick-or-Treating » (Encyclopedia Britannica) Encyclopaedia Britannica, « All Saints’ Day » (historique liturgique) (Encyclopedia Britannica) Catholic Encyclopedia / New Advent, « All Saints’ Day » (Grégoire III, Grégoire IV) (newadvent.org) National Retail Federation (NRF), « Halloween spending to reach record $13.1B (2025) » et « Halloween Data Center » (nrf.com) USDA Economic Research Service, « Pumpkins: Background & Statistics » (volumes par État, 2023) (Service de Recherche Économique) American Farm Bureau, « Carving Out a Living: Celebrating America’s Pumpkin Market » (valeur 2024) (fb.org) National Museum of Ireland, « Ghost Turnip » (lanterne en navet) (National Museum of Ireland) Smithsonian Magazine, « The History of Trick-or-Treating Goes Back Centuries » (guising, souling) (Smithsonian Magazine) UNESCO, « Indigenous festivity dedicated to the dead » (inscription 2008) (ICH UNESCO) Derry Halloween — site officiel (fréquentation > 100 000) (Derry Halloween) RTE, « Oíche Shamhna » (contexte folklorique irlandais) (RTE) Library of Congress — Folklife / Headlines & Heroes (dossiers Halloween & Jack-o’-lantern) (The Library of Congress) Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime chargement… Similaire International