Pourquoi la « grève des cartes » reste captive du capitalisme ? pierre.reynaud, 11 septembre 202520 septembre 2025 IDÉES. Depuis quelques semaines, un collectif militant relance un appel à « bloquer » la carte bancaire, promettant des milliards de pertes pour les banques si des millions de consommateurs paient tout en espèces pendant quelques jours. L’écho médiatique est réel. Mais que vaut, techniquement et politiquement, une « grève des cartes » à l’ère des virements instantanés, des portefeuilles numériques et des projets de monnaie digitale de banque centrale ? (RTL info – La Une de l’actualité, European Central Bank, Reuters) Accroche factuelle. Le 10–11 septembre, l’appel à la « grève des cartes bancaires » circule dans les fils d’actualité francophones ; ses promoteurs annoncent un manque à gagner colossal pour le secteur si « 10 millions de personnes » n’utilisent plus leur carte le même jour. Dans le même temps, l’Europe déploie wero, un portefeuille européen de paiements account-to-account (compte à compte), et généralise les virements instantanés à prix régulé. Le débat n’oppose donc plus « carte » et « cash » seulement, mais l’architecture même des rails de paiement. (RTL info – La Une de l’actualité, Société Générale, European Central Bank, EUR-Lex) Définitions initiales. Par « grève des cartes », on entend un boycott de la carte de paiement au point de vente, au profit du cash ou d’autres moyens. Par « régime capitaliste », on entend un système d’allocation et d’accumulation fondé sur la propriété privée des moyens de production et la recherche du profit. Par « actions révolutionnaires », on entend ici des stratégies transformatrices qui modifient la structure de pouvoir sans violence, en s’attaquant aux goulets d’étranglement techniques et juridiques. Problématique. Si la carte est l’interface la plus visible du paiement, est-ce qu’y renoncer, même massivement, déplace réellement les rapports de force ? Ou bien ce geste reste-t-il prisonnier des mêmes infrastructures, des mêmes rentes et des mêmes normes ? Annonce de plan. I — Le problème vu du terrain : ce que fait vraiment une « grève des cartes », ce qu’elle ne peut pas faire. II — Les cadres conceptuels : argent, pouvoir et gouvernementalité, de Marx à Graeber. III — Une thèse opératoire : quitter le fétichisme de l’interface pour attaquer les rails, avec des critères, des tests et des limites. I — Le problème à hauteur d’homme A. Faits d’actualité incontournables Premier fait : en zone euro, la carte est devenue le moyen dominant en nombre d’opérations scripturales ; au 1er semestre 2024, elle représente 56 % des transactions non-espèces. Les virements, particulièrement les virements instantanés (SEPA Instant, SCT Inst), progressent vite, sous l’impulsion d’un règlement européen qui plafonne leurs frais au niveau des virements ordinaires. Le déploiement se poursuit en 2025, avec des obligations de service et des jalons tarifaires. (European Central Bank, Finance) Deuxième fait : l’Europe pousse des alternatives aux réseaux privés internationaux (Visa/Mastercard). L’European Payments Initiative lance wero, un portefeuille account-to-account dont l’acceptation e-commerce s’étend en 2025, avant une montée en puissance en magasin. L’objectif : abaisser les coûts marchands, garder la valeur des paiements dans l’écosystème européen, réduire la dépendance aux schémas de cartes. (Société Générale, Worldline) Troisième fait : la Banque centrale européenne (BCE) avance sur le euro numérique, présenté comme un instrument de résilience en cas de choc systémique, et comme un commun d’accès gratuit aux paiements de base. La volumétrie d’usage reste à construire, mais le message est clair : la puissance publique veut un levier sur le dernier kilomètre du paiement. (Reuters) B. Distinctions utiles Interface vs rail. Payer « sans carte » n’est pas nécessairement payer « hors système ». Le billet protège l’anonymat mais n’atteint pas les rentes d’infrastructure là où elles se logent : acquisition, tokenisation, messageries, compensation. Symbolique vs effet. Une action très visible peut avoir un effet minime sur les flux consolidés si sa durée est courte ou si le commerce bascule sur d’autres rails numériques. Frais marchands vs pouvoir d’agrégation. Le marchand redoute surtout le merchant service charge (MSC) et les frais d’interchange plafonnés par l’Interchange Fee Regulation (IFR, règlement 2015/751) ; mais l’essentiel du pouvoir provient de la capacité des schémas à agréger porteurs et accepteurs — une économie d’effets réseau. (EUR-Lex) C. Objection 1 (forte) et réponse provisoire Objection. « Toute pression est bonne » : si des millions d’achats passent au cash un même jour, les banques perdent des commissions, le message passe, la brèche est ouverte. Réponse provisoire. Deux limites : d’abord, le temps. Les rentes d’interchange et d’acquisition se consolident sur des millions de transactions au long cours ; une journée pèse peu, sauf à perturber la compensation — ce que le cash ne fait pas. Ensuite, la substitution : les cartes physiques déclinent déjà au profit des portefeuilles mobiles et des virements instantanés, sans que la structure de propriété des rails bouge vraiment. Un boycott d’interface risque donc de confirmer la mainmise des acteurs dominants sur les autres canaux. (Le Monde.fr, European Central Bank) Ce qu’on sait / Ce qu’on ignore encore On sait que la carte pèse majoritairement en nombre de paiements et que l’UE a rendu les virements instantanés aussi peu chers que les virements ordinaires à compter de 2025. On sait que wero et des rails account-to-account avancent, et que la BCE pousse un euro numérique pour la résilience. On ignore l’adoption réelle des alternatives par les grands marchands physiques à court terme. On ignore le cadre de confidentialité final du futur euro numérique. On ignore l’élasticité des consommateurs à une consigne de boycott au-delà d’un jour, surtout pour des paniers élevés ou des achats in-app. (EUR-Lex, Worldline, Reuters) Transition — Un geste de caisse n’épuise pas un système : il faut remonter des poches aux architectures, des frais visibles aux formes du pouvoir. II — Cadres conceptuels et arrière-plans A. Auteurs, thèses, usages II — Cadres conceptuels et arrière-plans (version révisée) A. Marx — De la forme-valeur au fétichisme : pourquoi l’« interface » n’est pas le cœur du pouvoir Partir de Marx, c’est revenir à la logique immanente de la marchandise. Dans le Livre I du Capital, l’analyse progresse du simple « double » de la marchandise — valeur d’usage / valeur — vers la « forme-valeur » et sa cristallisation monétaire. La monnaie n’est pas une décoration de l’échange : elle est la forme adéquate sous laquelle la valeur devient commensurable et circulante. D’où une conséquence décisive pour notre objet : changer de support (carte, portefeuille mobile, espèces) ne change rien à la structure si l’on ne touche pas à la forme sociale qui fait exister la valeur et l’équivalent général. Marx en tire la théorie du fétichisme : nous prenons pour qualités des choses des rapports entre personnes, parce que la forme marchande cache sa propre genèse sociale. « Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même » — c’est précisément ce « naturel » apparent qui trompe. La « grève des cartes » risque alors d’échanger un fétiche (l’interface) contre un autre (le billet) sans altérer la logique de valorisation. (Archive des marxistes) Cette thèse se précise au chapitre III, « La monnaie ou la circulation des marchandises ». Marx distingue la monnaie comme mesure des valeurs, moyen de circulation et moyen de paiement. La carte bancaires et les « rails » électroniques n’ajoutent rien de conceptuellement neuf : ils opèrent dans les fonctions déjà décrites de mesure et de circulation. Ce qui importe, c’est l’architecture qui organise la commensurabilité et la conversion — la manière dont l’équivalent général structure, en amont, la totalité des transactions. En ce sens, substituer le cash à la carte ne « démonétise » rien ; cela déplace seulement l’outil d’une même logique. L’angle pertinent est donc moins l’instrument que la position de commande sur les opérations de mesure, de compensation et de règlement. (Archive des marxistes) Dernier point marxien, souvent convoqué pour l’issue normative : la Critique du programme de Gotha. Marx y rappelle que la justice distributive se pense à deux étages. Dans une phase « inférieure » du communisme, on sort du capitalisme mais on reste dans « un droit égal » encore « bourgeois » qui distribue selon la contribution ; dans la phase « supérieure », on vise le principe : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». La leçon de méthode est double. D’une part, il faut nommer les médiations : on ne passe pas d’un geste symbolique à un ordre nouveau sans institutions. D’autre part, on juge les dispositifs à l’aune des rapports sociaux qu’ils transforment, non à celle des interfaces qu’ils exhibent. (Classiques UQAM, tankona.free.fr) Conséquence pour notre débat. Dans un cadre marxien, la « grève des cartes » manque la cible si elle ne déplace pas la souveraineté sur la mesure (codage de la valeur, standard), la circulation (conditions d’accès aux rails), et la répartition (qui capte la rente d’intermédiation). Or ces trois leviers se jouent dans des normes, des standards techniques et des gouvernances — pas à la caisse d’un jour de semaine. (Archive des marxistes) B. Simmel — Monnaie, distance et liberté : pourquoi l’outil émancipe et aliène à la fois Simmel n’écrit pas une économie politique, mais une « sociologie philosophique » de la modernité. La Philosophie de l’argent avance en deux mouvements : partie analytique (chap. 1 à 3 : « La valeur et l’argent », « La valeur-substance de l’argent », « L’argent dans les séries téléologiques ») puis partie synthétique (chap. 4 à 6 : « La liberté individuelle », « L’équivalent monétaire des valeurs personnelles », « Le style de vie »). Ce plan situe notre problème : la monnaie est une forme qui reconfigure les distances sociales et les styles de vie, en même temps qu’elle ouvre des marges de liberté nouvelles. (BNFA) Premier axe : la monnaie comme médiation de la distance. Pour Simmel, l’argent abstrait l’échange de l’épaisseur sensible du don et de la réciprocité ; il convertit l’hétérogénéité des biens et des situations en équivalences. C’est un gain de liberté, car l’individu peut composer ses fins sur un espace de choix élargi. Mais c’est aussi une perte de « proximité » : l’objectivation monétaire tend à neutraliser la qualité des liens, au profit d’une rationalité de calcul qui désingularise. Dans la partie synthétique, Simmel montre que cette objectivation accroît paradoxalement l’autonomie subjective (mieux choisir) en accentuant l’indifférence réciproque (moins de visage dans la transaction). L’acte « sans carte » réintroduit du contact ; il n’annule pas la médiation monétaire qui rend justement possible l’indifférence fonctionnelle propre aux grandes sociétés. (Persée, BNFA) Deuxième axe : monnaie et liberté. Le chapitre « La liberté individuelle » soutient que l’argent élargit le champ des options en séparant les fins des moyens immédiats. C’est l’un des moteurs de la modernité : l’individu « se distance » des choses et des personnes, puis recompose son monde à partir de capacités d’achat. Mais cette même distance nourrit ce que Simmel appellera ailleurs la « tragédie de la culture » : les formes objectives (ici, les dispositifs monétaires et comptables) prennent leur autonomie et dominent les expériences subjectives qu’elles devaient servir. Renoncer à la carte, c’est toucher un symptôme de cette objectivation ; ce n’est pas reprendre la main sur les formes qui organisent aujourd’hui les choix et leurs coûts. (Cairn S.H.S., PagePlace) Troisième axe : équivalent monétaire et « style de vie ». Simmel insiste sur l’aptitude de l’argent à convertir des qualités hétérogènes en un dénominateur commun. Ce pouvoir de conversion explique que les dispositifs de paiement — quelle que soit l’interface — soient des nœuds où se stabilisent des valeurs, des priorités et des appartenances. D’où un diagnostic serré : l’émancipation ne vient pas du porte-monnaie que l’on utilise, mais des régimes de conversion que l’on accepte. En clair : tant que les rails et leurs gouvernances imposent les conversions, les individus s’ajustent — en espèces comme en carte. (BNFA) Bilan simmelien. La « grève des cartes » réenchante momentanément la proximité (payer en billets, c’est « voir » l’autre), mais elle laisse intacte la forme par laquelle la modernité tient ensemble liberté de choix et indifférence fonctionnelle. Si réforme il y a, elle concerne les formes objectives : règles d’accès, standards, composition des frais, dispositifs de confidentialité. Simmel déplace alors la question : non « quel geste ? », mais « quelle forme voulons-nous habiter ? ». (puf.com) C. Polanyi — L’« encastrement » : replacer les paiements dans des institutions Polanyi fournit un langage politique pour nos diagnostics. Dans La Grande Transformation, il soutient que l’économie « encastrée » dans des formes sociales a été désencastrée par l’utopie du marché autorégulateur. Appliqué aux paiements, l’argument suggère que les rails et standards ne sont jamais neutres : ils sont des institutions qui relient droit, technique et pouvoir. L’alternative à une « grève » sans suite est donc institutionnelle : règles d’accès non discriminatoires, gouvernances mixtes, garanties de confidentialité et de résilience. Sans ce ré-encastrement, les interfaces changent, les rentes demeurent. (Politique) D. Foucault — Gouvernementalité, dispositifs, normalisation : le paiement comme art d’orienter les conduites Chez Foucault, le mot-clé n’est pas « État » mais « gouvernement ». Gouverner signifie « conduire les conduites », c’est-à-dire structurer le champ des possibles plutôt qu’interdire frontalement (Le sujet et le pouvoir, 1982). Les sociétés modernes ne reposent pas uniquement sur la loi (le « non »), ni seulement sur la discipline (la surveillance des corps). Elles fonctionnent de plus en plus par dispositifs de sécurité qui régulent des flux par calcul des risques et des probabilités (Sécurité, territoire, population, 1977-1978). Cette triade — loi, discipline, sécurité — est décisive pour comprendre les paiements. Un système de paiement relève typiquement de la « sécurité ». Il ne commande pas : il paramètre. Les plafonds dynamiques, les scores anti-fraude, l’authentification forte, la tokenisation reconfigurent le coût marginal de chaque geste. Ils n’interdisent pas l’action, ils en modulent la friction. Foucault dirait : on ne punit pas, on norme, en s’appuyant sur l’« environnement » où les individus arbitrent. Le « bon usager » se définit statistiquement : faible risque, forte rétention, conformité documentaire. La sanction n’est pas la prison mais le refus d’autorisation, la latence, la clôture de compte. La « vérité » du sujet passe par des épreuves documentaires et algorithmiques, non par l’aveu (La volonté de savoir, 1976) mais par la preuve calculée. Dès lors, une « grève des cartes » vise la surface du dispositif, non ses ressorts. On peut suspendre un jour la carte ; le moteur normatif reste intact : mêmes modèles de risque, mêmes APIs d’accès, mêmes droits d’entrée aux rails. Résister utilement exige une politique des contre-conduites. Foucault réserve ce terme aux pratiques qui retournent un dispositif contre lui-même. Trois exemples concrets : exiger la portabilité des historiques de risque (afin de ne pas être captif d’un acquéreur) ; imposer l’auditabilité publique des algorithmes d’authentification qui conditionnent l’accès à l’économie ordinaire ; garantir un mode dégradé universel (paiement public de base, offline sécurisé) pour que la normalisation par l’exclusion ne puisse plus opérer sans contrôle. On ne sort pas d’un dispositif en le niant ; on le reconfigure par des droits, des métriques et des garde-fous. Ce déplacement ouvre une conséquence stratégique. La lutte la plus « révolutionnaire », au sens foucaldien, est celle qui passe du geste moral au design institutionnel : de l’appel à payer en billets, à la codification de normes rendant la dévoyabilité du pouvoir plus coûteuse. La question devient : qui définit la « normalité » des paiements, selon quels savoirs et sous quelles responsabilités ? C’est là que s’installe la gouvernementalité économique (Naissance de la biopolitique, 1978-1979). E. Boltanski & Chiapello — La critique capturée Le Nouvel Esprit du capitalisme explique comment le capitalisme survit en incorporant les critiques qui le visent. Deux critiques dominent la fin du XXe siècle : la critique sociale (inégalités, exploitation) et la critique artistique (aliénation, absence d’authenticité). Le « nouvel esprit » ne les écrase pas : il les convertit en valeurs de réseau et de projet. Autonomie, mobilité, créativité, horizontalité deviennent des vertus cardinales de la « cité par projets » (1999, deuxième partie). On ne justifie plus la domination par la hiérarchie, mais par l’aptitude à se connecter et à livrer des résultats sous épreuve. Appliquons ce cadre aux paiements. La critique sociale cible les rentes des schémas et l’exclusion de certains publics. La critique artistique, elle, dénonce la laideur des interfaces, la lourdeur des procédures, l’étouffement du geste. Le système absorbe ces deux critiques en promettant des rails « frictionless » et « inclusifs » : paiement en un geste, cashback « citoyen », branding « vert ». La domination ne disparaît pas ; elle se reformule. La preuve de grandeur n’est plus l’autorité mais la connexité : taille du parc cartes/acceptants, profondeur des données, vitesse d’exécution. On comprend alors pourquoi une « grève des cartes » peut devenir matière première d’un récit marketing : « Nous écoutons la critique ; voici une carte plus juste, plus verte, plus fluide ». La sortie passe par des épreuves de réalité qui ne soient pas celles de la cité par projets. Boltanski et Chiapello montrent que chaque « cité » possède ses épreuves et ses objets de valeur ; il faut donc changer l’épreuve pour changer la valeur. Concrètement : substituer aux métriques de connexité (nombre de cartes, uptime, conversion rate) des épreuves publiques portant sur la transparence des coûts, l’ouverture des interfaces, la gouvernance partagée. La grandeur n’est plus « connecter beaucoup » mais « rendre des comptes sur l’asymétrie ». On ne demande pas une carte « plus sympathique », on exige un schéma qui passe l’épreuve d’imputabilité : qui décide, qui gagne, qui assume les externalités ? L’objection classique tient à l’« illusion réformatrice » : on risquerait de créer une nouvelle scène de capture, où l’on certifie la vertu sans toucher aux rentes. La réponse est dans le calibrage des épreuves : elles doivent être coercitives et répétables (publication trimestrielle des MSC médians par segment, droit de sortie effectif vers des rails account-to-account, droit de vote des usagers et marchands dans la gouvernance). Une critique non capturable oblige à des transformations de structure. C’est le cœur de la leçon : une critique qui ne fixe pas d’épreuves robustes devient ornement. F. Graeber — « Dette » : l’argent comme relation avant d’être chose David Graeber renverse l’histoire convenue. La monnaie ne naît pas du troc mais du crédit. Pendant des millénaires, les communautés tiennent des comptes souples ; la monnaie métallique s’impose souvent quand l’État militarise l’économie et doit solder des soldes en pièces standardisées (Dette. 5000 ans d’histoire, 2011, trad. fr. 2013). Trois idées comptent ici. Première idée : la primauté relationnelle. Payer, c’est régler une promesse. Les systèmes modernes en tirent leur force : salaires versés en fin de mois, loyers, abonnements, impôts, tous orchestrés par prélèvements et virements. Changer l’instrument au point de vente ne modifie pas cet étagement de créances. Une stratégie transformatrice vise les asymétries de ces chaînes : délais de grâce, droit à l’erreur, plafonds de pénalités, arbitrage public des litiges, portabilité des mandats de prélèvement. Deuxième idée : l’entrelacs entre dette et violence. Graeber souligne que les grandes bascules vers la monnaie-métal s’adossent à la coercition : fiscalité en pièces, conscription, esclavage dette-prison. Aujourd’hui, la coercition est sèche : fermeture de moyens de paiement, blacklisting, gel des fonds. Le pouvoir n’est pas spectaculaire ; il est infractif. La réponse graebérienne n’est pas l’évasion symbolique ; c’est la politique des remises : amnisties ciblées, plafonds de frais sur les découverts, filets de sécurité pour les accidents de trésorerie, dispositifs de paiement public de base. Une « jubilee » contemporaine n’est pas nécessairement grandiose ; elle consiste à désamorcer les nœuds d’endettement qui rendent la vie invivable. Troisième idée : le communisme du quotidien. Graeber appelle ainsi les pratiques ordinaires d’entraide où l’on donne « selon ses capacités » sans comptabilité stricte. Appliqué aux paiements, cela se traduit par des communs d’acceptation : terminaux ouverts, logiciels libres d’encaissement, standards publics de QR, request-to-pay sans rentes. Le but n’est pas d’abolir la monnaie, mais de désacraliser la dette là où elle devient instrument de domination. Une « grève des cartes » ne crée pas ces communs ; au mieux, elle les signale. Il faut les construire. Objection : Graeber serait « moraliste » et peu opératoire. Réponse : sa force n’est pas la micro-ingénierie, c’est la cartographie des régimes moraux de la dette. On en déduit des critères d’action : reconnaître où l’obligation devient toxique ; substituer des règles de clémence aux pénalités automatiques ; mettre en place des soupapes institutionnelles (remises périodiques, médiations obligatoires). Là se situe l’opérationnel inspiré par Debt. Objection 2 (issue d’un courant) et réponse — Le mutualisme suffit-il ? Objection (Proudhon, inspiration mutualiste). Transformer l’instrument monétaire — banques du peuple, mutuelles de crédit — suffirait à évaporer les rentes et à émanciper les échanges. Réponse. Le mutualisme devient pertinent là où il dispose d’accès garantis au clearing, de protocoles ouverts et d’un cadre juridique qui empêche la reconduction des clôtures privées. Faute de quoi, il se « plugge » sur les rails existants et reconduit leurs rentes. La condition de succès n’est pas seulement l’outil, mais l’institution qui en assure l’accès équitable et la forme (au sens simmelien) qui régit les conversions de valeur. Autrement dit, la banque du peuple sans droit d’accès aux rails demeure un guichet annexe — pas un changement d’ordre. Transition — Ces diagnostics convergent : tant que l’on demeure au niveau des pratiques visibles, le pouvoir reste ailleurs. Il faut maintenant montrer comment une thèse opératoire peut viser, concrètement, les formes objectives (rails, standards, gouvernances) qui organisent la valeur et l’échange — c’est l’objet du III. B. Comparaisons, analogie, contre-exemple Comparaison internationale. En Suède, le déclin du cash interroge la résilience ; l’État incite pourtant à conserver du liquide pour crise, tout en consolidant des rails numériques publics. En zone euro, la BCE promet un paiement numérique universel à tolérance de panne renforcée. Les deux trajectoires convergent : plus de numérique, mais aussi plus de souveraineté des rails. (Reuters) Analogie. Boycotter la carte, c’est quitter l’autoroute payante pour la départementale — parfois salutaire, rarement structurant. Réformer le péage, c’est autre chose : c’est négocier le tarif, ouvrir la voie de desserte, ou construire une route publique. Contre-exemple. Un cash mob local, coordonné avec des petits commerçants, peut temporairement améliorer leur marge en évitant des frais d’acceptation. Ici, l’effet est direct et mesurable. Mais il ne touche ni la concentration des acquéreurs, ni les schémas transfrontières. C. Objection 2 (issue d’un auteur) et réponse Objection (Proudhon, mutualisme). Réformer l’instrument monétaire suffit : une « banque du peuple », des mutuelles de crédit, une monnaie circulante de frais nuls rendraient caducs les rails captifs. Réponse. La thèse gagne en force si l’on dispose de protocoles ouverts, d’accès non discriminants au clearing et d’un appui juridique. Faute de ces conditions, l’instrument nouveau se plugge sur l’ancien et ses rentes. La voie robuste passe donc par le double volet : institution (règles, accès) et technique (rails, API, ISO 20022), pas l’un sans l’autre. Distinctions clés : Norme / fait : ce que le droit permet vs ce que les opérateurs font vraiment. Interface / rail : visuel utilisateur vs couche de compensation et d’acceptation. Signal / levier : message moral vs point d’attaque qui change les coûts. Relatif / nécessaire : ce qui suffit pour un buzz vs ce qui transforme la structure. Individuel / collectif : geste isolé vs capacité d’organisation (syndicats d’usagers, coalitions de marchands). Court terme / long terme : journée d’action vs réforme des standards. Transition — Il manque la boussole du passage à l’acte : où sont les leviers qui font sauter les rentes sans sacrifier la sécurité ni l’inclusion ? III — Thèse, critères, conséquences A. Thèse centrale et conditions Thèse. La « grève des cartes » reste dans l’orbite du capitalisme parce qu’elle ne vise que l’interface d’un système dont les rentes résident dans les rails et les standards. L’action efficace se joue ailleurs : (1) déplacer le volume vers des rails account-to-account ouverts, (2) organiser des coalitions de marchands et d’usagers pour peser sur les frais et la portabilité, (3) obtenir un paiement public de base — instantané, peu cher, interopérable — à confidentialité garantie, (4) reconfigurer la gouvernance des schémas (sièges, votes, obligations d’accès). Ces quatre axes sont révolutionnaires au sens fort : ils modifient la répartition du pouvoir et la courbe des coûts. Conditions d’application. Infrastructure disponible (IPR en vigueur, wero en déploiement, SCT Inst accessible) ; transparence sur les MSC et sur les interchanges (IFR) ; tooling pour les PME (QR account-to-account, request-to-pay), appui des collectivités pour l’acceptation universelle (titres publics, transports), cadre de confidentialité et d’inclusion pour un éventuel euro numérique. (EUR-Lex, European Central Bank, Worldline, Reuters) B. Tests, scénarios, bornes empiriques Scénario 1 — Déplacement d’usage. Dans une métropole, une coalition de 5 000 commerçants adopte l’acceptation SCT Inst avec QR request-to-pay. On mesure la baisse du MSC moyen et le délai d’encaissement. Test : si la part des transactions account-to-account dépasse 25 % du volume de proximité en 12 mois, la dépendance aux schémas de cartes devient contestable. Scénario 2 — Transparence et négociation. Une chambre de commerce publie, chaque trimestre, le panier de frais (MSC, location TPE, tokenisation). Test : si la dispersion des MSC s’écrase et que la médiane recule de 30 pb (points de base), l’effet réseau se re-tarifie à la baisse. Scénario 3 — Paiement public de base. Une collectivité pilote un guichet unique de paiement public-privé via rails instantanés, open source côté acceptation. Test : si l’euro numérique (quand disponible) ajoute une couche offline sécurisée pour petits montants, l’inclusion s’améliore sans rentes d’intermédiation. (Reuters) Bornes empiriques. Les statistiques BCE montrent la croissance structurelle des paiements non-espèces ; la re-canalisation doit s’inscrire dans cette dynamique, pas contre elle. En 2024 H1, les cartes font 56 % des transactions ; la marge de manœuvre existe surtout dans le commerce de proximité. (European Central Bank) C. Objection 3 (pratique) et réponse Objection. « Tout cela demande des années, alors qu’une grève c’est demain. » Réponse. Oui, mais la vitesse n’est pas l’ennemie de la stratégie. Trois victoires rapides existent : (1) basculer certaines caisses en SCT Inst dès maintenant là où le checkout est maîtrisé (billetterie, abonnements, click & collect) ; (2) exiger la parité tarifaire instantané/ordinaire — déjà posée par l’IPR — et la faire appliquer par signalement systématique ; (3) organiser des achats publics qui favorisent l’acceptation account-to-account et pénalisent les offres non interopérables. Ces pas sont concrets, légaux et mesurables. (European Central Bank) D. Ouvertures (deux pistes) Piste 1 — Confidentialité forte. Tester des schémas offline chiffrés pour petits montants, adossés à l’euro numérique ou à des smart cards publiques, afin d’offrir l’équivalent-cash dans le monde numérique. Piste 2 — Gouvernance des schémas. Imposer des sièges d’usagers et de marchands dans la gouvernance des wallets et des rails européens (EPI, EPC), avec droit de veto sur les changements tarifaires majeurs. Trois indicateurs à surveiller : Part des virements instantanés dans les paiements de détail — Source : BCE/Commission, Instant Payments Regulation — mensuel/trimestriel. (European Central Bank, EUR-Lex) MSC médian cartes debit pour commerces de proximité — Source : rapports des autorités nationales / Cour des comptes européenne — semestriel. (European Court of Auditors) Part de marché des schémas alternatifs (account-to-account comme wero) dans l’e-commerce — Source : communiqués opérateurs et acquéreurs — trimestriel. (Worldline) Problèmes annexes (traités en contexte) Responsabilité collective vs individuelle. L’éthique du geste (payer cash) ne doit pas masquer la nécessité d’organisation ; une journée sans carte ne remplace pas un trimestre de négociation des MSC avec un front marchand. Justice intergénérationnelle. Les rails que nous choisissons figent des coûts de transition pour dix ans ; imposer des standards fermés aujourd’hui, c’est taxer demain l’entrée des nouveaux acteurs. Liberté / risque. L’anonymat du cash protège, mais exfiltrer l’économie vers du tout-cash fragilise la résilience ; inversement, l’ultra-traçabilité numérique expose. L’équilibre passe par le paiement public de base, auditable, à confidentialité par défaut. Conclusion Nous sommes partis d’un fait : une campagne médiatisée invite à la « grève des cartes ». À hauteur d’homme, le geste libère — on se sent reprendre la main. Mais l’analyse des rails montre une autre carte : l’économie politique du paiement n’habite pas le porte-monnaie, elle loge dans l’infrastructure et la gouvernance. D’où la progression de l’argument : I, la « grève » touche l’interface ; II, les cadres conceptuels déplacent le regard vers les rapports de pouvoir inscrits dans les standards ; III, la thèse propose des leviers légaux mais révolutionnaires au sens structurel. La limite est nette : aucune réforme des rails n’est neutre pour la confidentialité, l’inclusion et la sécurité. La phrase de repère : changer de carte ne suffit pas — il faut changer la route. SOURCES Actualité primaire Regulation (EU) 2015/751 on interchange fees for card-based payment transactions – European Union – (2015) – https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2015/751/oj/eng – Consulté le 11/09/2025. (EUR-Lex) Regulation (EU) 2024/886 on instant credit transfers in euro – European Union – (2024) – https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/886/oj/eng – Consulté le 11/09/2025. (EUR-Lex) Payments statistics, H1 2024 / H2 2024 – European Central Bank – (2025) – https://www.ecb.europa.eu/press/stats/paysec/html/ecb.pis2024h1~5263055ced.en.html ; https://www.ecb.europa.eu/press/stats/paysec/html/ecb.pis2024h2~5ada0087d2.en.html – Consulté le 11/09/2025. (European Central Bank) Wero launch and e-commerce rollout – EPI / Worldline press releases – (2024–2025) – https://www.societegenerale.com/en/news/press-release/epi-launches-wero-its-european-digital-payment-wallet-france ; https://worldline.com/content/dam/worldline/global/documents/press-releases/2025/20250604-worldline-initiates-the-launch-of-wero-in-ecommerce-starting-this-summer-en.pdf – Consulté le 11/09/2025. (Société Générale, Worldline) Report: Digital payments in the EU (IFR assessment) – European Court of Auditors – (2025) – https://www.eca.europa.eu/en/publications?ref=SR-2025-01 – Consulté le 11/09/2025. 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Le Nouvel Esprit du capitalisme – Luc Boltanski, Ève Chiapello – (1999) – ISBN 978-2707134081 – Consulté le 11/09/2025. Debt: The First 5,000 Years – David Graeber – (2011) – ISBN 978-1612191294 – Consulté le 11/09/2025. De la Révolution – Hannah Arendt – (1963) – ISBN 978-2070328512 – Consulté le 11/09/2025.Réforme sociale ou révolution ? – Rosa Luxemburg – (1899) – ISBN 978-2070712540 – Consulté le 11/09/2025. Qu’est-ce que la propriété ? – Pierre-Joseph Proudhon – (1840) – ISBN 978-2080707837 – Consulté le 11/09/2025. Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime chargement… Similaire Idées